Spectacle

Une folle histoire de la danse à bicyclette

Champions du pas de côté, les artistes genevois Foofwa d’Imobilité et Jonathan O’Hear entraînent huit jeunes danseurs dans une échappée aussi singulière que pénétrante, à la Salle des Eaux-Vives à Genève

Une rentrée théâtrale au sprint. En danseuse sur votre selle, vous appuyez sur la pédale. Vous êtes un forçat du Tour de France, dans les lacets du mont Ventoux cher à Pétrarque, et vous venez d’entrer dans la danse. Tombé sur la tête, le chroniqueur qui se trompe de rubrique? Mais non! A la Salle des Eaux-Vives à Genève, les artistes Foofwa d’Imobilité et Jonathan O’Hear, deux maîtres du pas de côté, entraînent huit danseurs à la peau douce, tout frais sortis de l’école, dans un périple aussi érudit qu’héroïque. Cette échappée merveilleusement sensuelle et spirituelle est intitulée In/Utile: Incorporer. Comme son titre le suggère, elle est constituée de deux parties distinctes. C’est le genre d’ascension à ne pas manquer.

Le spectateur comme au fitness

Bon, on souffle et on rétro-pédale. Dans le foyer, on a le choix entre deux portes et deux pièces – qui se jouent simultanément. On opte pour l’entrée de gauche. Devant vous, une scène carrée, flanquée des deux côtés d’une estrade. Sur ce promontoire, des vélos vous attendent, on se croirait au fitness. On pose son séant et on pédale machinalement. Surprise: la dynamo produit une lumière qui arrosera bientôt les interprètes.

Et si on ne se sent pas d’humeur sportive? On s’assoit en contrebas et on se saisit de grosses ficelles qui commandent les clapets de projecteurs. On tire sur l’une et c’est le magenta qui s’impose, sur une autre et c’est le cyan qui prend sa revanche. C’est ce qui s’appelle mettre le spectateur au travail. Sur le plateau, les danseurs, veste mirifique à l’africaine ouverte sur la poitrine, pantalon de fête assorti, font cercle.

Sous les tutus, le diable du jazz

Ils viennent du Marchepied lausannois, du Ballet junior genevois et de la Hochschule de Zurich, autant de filières ardentes. Ils ont répété trois mois avec Foofwa d’Imobilité qui leur a demandé de lire chaque jour, pendant une demi-heure au moins, des pages relatives à leur art. Dans leur bouche à présent, il est question de 1845 et du premier ballet non narratif signé Jules Perrot, d’un XIXe siècle schizophrène qui en pince pour le tutu tout en reluquant les bassins sorciers des Afro-Américains encore enchaînés.

La révolution selon Isadora Duncan

Cette histoire de la danse bout en éclats et en gestes raffinés. Les vestiges d’une révolution renouent avec la jeunesse. Voyez comme cette demoiselle joue les farouches, tournant comme un fauve dans une jungle incendiée. Le romantisme perd ses plumes jusqu’à cette apothéose: au milieu des siens, une cérémonieuse tombe l’habit, nue comme Isadora Duncan, cette muse qui affole les années 1910-1920, qui veut faire entrer la vie dans la danse et révolutionner le monde en passant. Elle élève un bras, comme pour caresser le ciel. Vous pédalez, les dynamos bourdonnent et l’insensée parade en somnambule.

Le thorax, cette tour de Babel

Pour ces novices, cette pièce est un baptême. La conscience nouvelle peut-être d’une mémoire à partir de laquelle inventer sa ligne. Vous êtes épuisé? Il est temps d’entrer dans Incorporer. On se déchausse d’abord. Sous vos pieds, une moquette amicale. Vous voici équipé d’une paire de lunettes hallucinogènes et d’un casque audio. Dans l’oreille, deux voix, celle de Foofwa d’Imobilité et de Sylvie Raphoz, artiste non voyante. Ce sont vos guides dans une descente à l’aveugle, au centre non de la terre, mais du corps. Le chorégraphe détaille ce thorax qui est une tour de Babel; Sylvie Raphoz ressuscite l’atelier de son père, restaurateur de harpes, évoque la poussière d’or qui vrillait sous ses yeux, à l’époque où elle voyait encore.

A ce moment-là, couché sur la moquette, on est tous spéléologues. Sur les rétines passent des plages de couleur turquoise ou lilas. Sous les mots de Sylvie Raphoz et de Foofwa d’Imobilité glisse une musique sidérale, émaillée bientôt par le bruit de la pièce d’à côté, le martèlement d’un pied, la clameur d’une sédition – la bande-son est l’œuvre de Clive Jenkins. Foofwa d’Imobilité et sa bande offrent ainsi une expérience rare: faire de vous un être pleinement résonant, voyant, c’est-à-dire gravitant au plus près de soi. Appelons ça danser sur un nuage.


In/utile: Incorporer, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 21 janv. Rens. www-adc-geneve.ch

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