Bande dessinée

«Tintin au Pays des Soviets», l’anticommunisme en couleurs

Le premier album des aventures de Tintin est réédité en version colorisée. Cette édition sert surtout à relancer l’intérêt et les ventes d’une marque

Lorsqu’il est apparu, le 10 janvier 1929, dans les pages du «Petit Vingtième», Tintin était coiffé d’une sorte de brosse drue tendue vers l’avant. Huit planches pus tard, alors que le petit reporter démarre en trombe dans la Mercedes Torpedo de la police allemande qu’il vient de voler, la vitesse souffle en arrière cet épi quelconque. Il ne redescendra plus. La houppette emblématique est significativement née du mouvement et la vignette qui exprime cette assomption semble marquer le début des temps modernes. Mais elle était tout aussi bien en noir et blanc, telle qu’on la connaît depuis huitante-huit ans.

Les Editions Moulinsart éditent chez Casterman une antique nouveauté, Tintin au Pays des Soviets, dans une version colorisée. Soit 138 pages d’aventures débridées que rehaussent des couleurs plus glauques que fraîches censées «renforcer le caractère nostalgique de l’œuvre». Et faire ressentir l’ambiance plombée de l’époque. Il n’est pas sûr que la touche rose sur le pif d’un bolchévique ou les dégradés photoshopesques d’une explosion amènent une plus-value narrative...

Quand Hergé, âgé de 21 ans, publie ses premiers récits dans le supplément illustré hebdomadaire que «Le XXe Siècle» réalise pour la jeunesse, il travaille «à la petite semaine. Rien n’était construit, rien n’était prémédité. Je partais à l’aventure sans aucun scénario, sans aucun plan», confiait l’auteur dans «Entretiens avec Hergé», de Numa Sadoul. Simple «suite de gags et de suspenses», «Le Pays des Soviets» se ressent de cette insouciance de débutant. Envoyé par son journal en Russie où il est la cible de la Guépéou, Tintin détruit une dizaine de véhicules, se fritte avec un ours brun et une ribambelle de commissaires du peuple aussi teigneux qu’incompétents (attentat raté à la peau de banane!), s’évade en scaphandre ou déguisé en fantôme – Milou, lui, se déguise lui en tigre pour terroriser leurs adversaires…

Longtemps inaccessible

L’album est marqué par l’anticommunisme viscéral de l’abbé Wallez qui dirige le journal et documente le jeune dessinateur. La Russie que découvre Tintin est misérable. Le peuple a faim, les bolcheviques ont confisqué toutes les richesses, transformé «cette ville magnifique qu’était Moscou en bourbier infâme»… Tintin assiste à des élections truquées et montre la réalité économique du pays en dévoilant des usines en trompe-l’œil.

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Edité en 1930 à 5000 exemplaires rapidement épuisés, «Tintin au Pays des Soviets» est longtemps resté inaccessible, Hergé se montrant peu soucieux de rappeler ce péché de jeunesse et ne trouvant pas le temps de l’amender, ni de l’améliorer graphiquement. Pour contrer les éditions pirates, le titre est proposé en 1973 dans le premier volume des Archives Hergé, puis en fac-similé de l’album original  (dos toilé) en 1981. Ce livre suffisait amplement au bonheur des tintinophiles. La présente édition est dictée par des raisons plus commerciales qu'artistiques.


Hergé, «Tintin au Pays des Soviets», Editions Moulinsart/Casteman, 140 p.

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