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Eric Chevillard prête sa plume à une petite fille qui lui ressemble

Petite Alice esseulée, Ronce-Rose part à la recherche de son protecteur. Et c’est un émerveillement, cruel et drôle

«Tu es perdu, toi aussi? demandèrent au Petit Poucet, consterné, Hansel et Gretel, repus, au bout de son chemin de miettes.» Ces trois-là pourraient demander leur route à Ronce-Rose. Ils sont de la même famille, après tout: eux sortent du blog d’Eric Chevillard, elle tient le rôle-titre de son dernier roman.

Ils sont tous en quête de parents. Mais elle, fine mouche, ne se laisse pas égarer si facilement. Elle a emporté une craie, et son parcours est jalonné de flèches qui renseigneront celui qu’elle cherche au cas où, à son tour, il serait sur ses traces. Eric Chevillard est maître en détournements de contes: le vaillant petit tailleur, Hans-mon-hérisson ont déjà semé le trouble dans son œuvre. Ronce-Rose est une petite Alice toute seule à la maison. Elle a l’habitude de l’ennui, et des stratégies pour le déjouer: souvent Mâchefer la laisse sans nouvelles plusieurs jours. Il y a des provisions et des culottes propres en quantité. Mais là, ça devient vraiment long, elle décide de faire son sac et d’aller découvrir ce qu’il y a au-delà de sa fenêtre. Par laquelle elle voit bien quatre mésanges, mais ni la mer ni la montagne.

Grâce et drôlerie aiguë

Dans l’œuvre récente d’Eric Chevillard, d’un humour noir et pessimiste, Ronce-Rose marque une pause merveilleuse. Un conte donc, cruel bien sûr, mais tendre et lumineux, par la grâce de la narratrice, et d’une drôlerie aiguë. Ronce-Rose tient à la fois de l’auteur et de ses deux filles, Agathe et Suzie, huit et six ans, telles qu’on les connaît de L’autofictif, qu’elles éclairent parfois de leur sagesse. Rose qui, selon Mâchefer, n’est pas sans épines, a l’âge où l’on perd ses dents, à preuve toutes les pièces que contient sa bourse. Elle ne va pas à l’école. Son insatiable curiosité, c’est Mâchefer qui la satisfait.

Il lui apprend régulièrement des mots utiles, par groupe de trois – «asphodèle, cureton, dondon» ou «ptérodactyle, flicaille, ravissement». Elle aime l’étymologie et l’ornithologie. Quand Mâchefer est «sur un coup (c’est son métier)», elle a son carnet (avec une clef) pour noter ses pensées, et du jambon: «La truie qui cherche ses neuf petits en couinant comme une truie qui cherche ses neuf petits les trouvera dans notre congélateur. Ils sont en tranches, je préfère la prévenir.» Mâchefer travaille de préférence la nuit, en compagnie de Bruce, un bon garçon un peu expéditif, dont les tapes amicales enfoncent Ronce-Rose dans le sol. Ils disposent, pour leur travail, de toutes sortes de déguisements – fausses barbes, lunettes avec des verres «qui ne changent rien» – et parfois, ils doivent se mettre au vert quelque temps après leurs «farces».

Epingler les choses de la vie

Autour de l’origine de Ronce-Rose, plane un mystère qu’elle ne cherche pas à élucider. Pas de mère, pas de famille. Qui est cette «très jolie dame dont la photo» orne le chevet de Mâchefer? La chambre de la fillette est un peu triste mais «provisoire», «comme si une vieille dame douce et gentille qu’on va bien regretter était en train d’y mourir», ce que la fin du livre tendrait à établir. Ce que Ronce-Rose écrit, nous n’avons pas le droit de le lire et n’apprenons que ce qu’elle décide de nous en raconter. Parfois, quelques gouttes gondolent le papier: «Ça ne sert à rien d’écrire dans un carnet si on ne dit pas qu’on pleure.»

La difficulté d’épingler comme des papillons les choses de la vie sans qu’elles perdent leurs couleurs, Ronce-Rose en fait très vite l’expérience. Eric Chevillard, qui s’y connaît depuis trente ans, l’aide un peu. Ainsi pour saisir l’essence de Rascal, qui n’est à chaque fois, comme les mésanges, ni tout à fait un autre ni tout à fait le même: Rascal, le chat de Madame Scorbella, une vieille crochue en manteau d’astrakan. Deux figures de conte de fée, tout comme le voisin hargneux et unijambiste, lequel suscite bien des interrogations. Sans parler de tout ce qui arrive en chemin, et qu’on ne va pas dévoiler, car Ronce-Rose le fait mieux que quiconque.

La basse continue de la mort qui vient

Elle a tout compris de l’écriture et renonce aux facilités des analogies car, dit-elle, «je pourrais continuer longtemps à comparer les choses aux choses, elles se ressemblent tellement qu’il n’y en a peut-être qu’une, en fait, un phénomène unique dont nous ne voyons à chaque fois qu’un petit bout». A la fin, la fillette comprend l’inutilité de tourner en rond, puisque la terre le fait pour vous.

A travers ses mots d’enfant, sa logique sans faille et sa sagesse essentielle, Eric Chevillard laisse résonner la basse continue de la mort qui vient. On l’entend aussi, parfois dans L’autofictif. Chaque jour, trois brèves entrées sont mises en ligne, puis, une année est réunie en volume. Le neuvième vient de sortir: L’autofictif part à l’assaut des cartels. Un complément essentiel aux méditations de Ronce-Rose.


Eric Chevillard, «Ronce-Rose», Minuit, 142 p.

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