ROMAN

Un silence tonitruant

Un roman magistral doublé d’un exploit de traduction: «Le Silence» de Reinhard Jirgl ne se lit pas, il se vit

Rage, fureur, fracas, chaos… de tous les mots qu’évoque la lecture du nouveau roman de Reinhard Jirgl, «Le silence» n’est pas parmi les premiers à se présenter à l’esprit. Cette saga familiale épique, tissée de morts violentes, de déracinements et de non-dits se déroule dans le vacarme tonitruant de deux guerres mondiales, cinq générations, et autant de régimes politiques.

Berlin, 2003. Georg Adam, veuf, la soixantaine, se voit remettre un album photo par sa sœur Felicitas, avec la prière de le donner à son fils, Henry, qu’il n’a pas vu depuis belle lurette, mais qui, à la veille de son départ pour les Etats-Unis, a émis le souhait de faire ses adieux, non pas à son père, mais au vieux cocker de la famille, Max. Georg est donc chargé d’acheminer chien et album à Francfort-sur-le-Main, mission dont il se charge sans aucun enthousiasme. C’est autour de cet album de famille et des cent photos qu’il comporte que plusieurs personnages, d’abord à Berlin, puis à Francfort, vont prendre la parole tour à tour pour revenir sur l’histoire familiale, chahutée par les événements du XXe siècle.

Habileté de maître

Ces diverses voix se succèdent, s’interrompent parfois, pour faire, défaire et refaire l’histoire des deux lignées Baeske et Schneidereit, dispersées et déplacées au gré des guerres, de la division, puis de la réunification de l’Allemagne. Comme dans ses ouvrages précédents, Jirgl fait preuve d’une habileté de maître pour tisser des liens entre les destins individuels de ses personnages et l’histoire. Les individus que l’on rencontre se trouvent toujours livrés au flot ravageur des événements, sur lequel ils ne semblent avoir aucune emprise.

Ainsi, Hedwig, la matriarche de la lignée Baeske, défend son domaine de Thalov, contre les convoitises du régime nazi d’abord, de l’Etat socialiste ensuite, en menant un combat administratif acharné contre l’expropriation, combat dont héritent les générations suivantes, qui font face, après la chute du mur, à l’appétit d’une entreprise américaine intéressée par l’exploitation du lignite sur les terres familiales. Ce qui semble faire à la fois la beauté et le drame absurde de l’individu pour Jirgl, c’est bien cette bataille désespérée que tous ses personnages mènent afin de s’affirmer, se faire entendre, d’exister… que ce soit au sein du microcosme familial, des systèmes politico-administratifs successifs aussi absurdes les uns que les autres, ou du récit lui-même, dont le rythme implacable exerce lui aussi son pouvoir sur eux.

Jirgl pétrit, brutalise la langue allemande

Car c’est bien la langue radicale et impitoyable de Reinhard Jirgl qui fait sa renommée dans l’espace germanophone et qui lui a valu en 2010 le très prestigieux Prix Büchner. Jirgl se sert de l’allemand comme d’un matériau brut qu’il travaille, pétrit, brutalise parfois, afin de se créer sa propre langue. Il surprend par son usage de la typographie, son jeu avec les sons, les formes des mots, par une ponctuation qui sert à lier, ou à saccader, comme sur une partition. Il faut saluer ici le travail brillant de la traductrice, Martine Rémon, qui après «Les Inachevés» en 2007 et «Renégat, roman du temps nerveux» en 2010, s’est une nouvelle fois chargée de travailler et de «malmener» le français avec la même verve créatrice et la même détermination avec laquelle l’auteur s’attaque à l’allemand.

Lire Jirgl n’est pas difficile, mais cela demande du temps

Si le résultat peut sembler déroutant de prime abord, on s’habitue vite à cette langue, pour peu qu’on en accepte les codes. Passé la première résistance, l’écriture de Jirgl captive et emporte. Les inventions typographiques, orthographiques et autres, ne sont jamais de simples effets de style: elles donnent à voir et à entendre des sens nouveaux, suscitent pensées et associations, et, conjuguées à une puissance poétique hors du commun, font de la lecture une expérience quasi physique, parfois éprouvante, drôle aussi, à travers 600 pages de fureur de dire. On en ressort, secoué, marqué, comme tiré d’un rêve à la fois violent, dérangeant et révélateur. Comme le dit Martine Rémon «Lire Jirgl n’est pas difficile, mais cela demande du temps». Un temps d’arrêt nécessaire et bienvenu dans le déversement constant des événements, de l’actualité, des dernières dépêches. Un temps de réflexion. Un temps de silence.


Reinhard Jirgl, «Le silence», trad. de l’allemand par Martine Rémon, Quidam éditeur, 620 p.

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