Photographie 

L’Elysée en fait une montagne

Avec plus de 300 images, le musée explore la manière dont la représentation des sommets a évolué depuis l’invention de la photographie. Une ascension captivante

Est-ce la montagne qui fait la (belle) photographie, ou la photographie qui fait la montagne? Pour sa dernière exposition en tant que conservateur en chef du musée de l’Elysée, Daniel Girardin s’offre une réflexion passionnante sur la manière dont la photographie a fabriqué le paysage de haute montagne, inaccessible et inconnu jusqu’alors.

«Il ne s’agit pas d’une histoire de la photographie de montagne, mais d’une histoire de la représentation des montagnes à travers la photographie, note le commissaire. L’invention du medium est contemporaine à celle de l’alpinisme. Les pionniers étaient aussi des grimpeurs, qui gravissaient les sommets avec 250 kilos de matériel sur le dos.» C’est cette poignée d’hommes qui forgent le paysage des cimes, autrefois apanage des Dieux, de l’imaginaire et des peintres.

En 300 images émanant de 108 auteurs, l’exposition Sans limite explore la représentation de l’altitude dans sa diversité mais surtout ses marottes. Très vite en effet, quelques points de vue deviennent incontournables, un peu à la manière dont les belvédères induisent la vision de ceux qui les ont installés. Ils perdurent aujourd’hui, revisités par les jeunes artistes. La verticalité, le panorama ou encore la matière constituent autant de sections de la présentation, touffue et quelquefois confuse.

La frontalité d’abord présente une montagne-mur face à laquelle on se sent tout petit. Sur les clichés les plus anciens, de minuscules bonshommes servent d’ailleurs à montrer l’échelle. «La montagne impose son esthétique. Toute la difficulté, culturelle, est de parvenir à dépasser cette idée de sublime et de grandiose, héritée des peintures de Caspar David Friedrich», estime Daniel Girardin. D’une héliogravure de Donkin en 1880 à un tirage très pictural de Burkhard daté de 1993, le majestueux est de mise.

Mais la réalité est bien là. «Les faces sont impressionnantes. C’est là qu’on amène les clients lorsque l’on veut les épater!», note malicieusement l’alpiniste Jean Troillet, hôte d’honneur de la conférence de presse en désignant une vue du Lenzspitze par Maurice Schobinger. C’est l’une des trouvailles de l’exposition: proposer des visites menées conjointement par des guides de montagne et des guides du musée. Stupéfiant de franchise, le collectionneur de 8000 déclare en observant le plateau du Trient photographié par Aurore Bagarry que «c’est encore plus beau que lorsque l’on est là-haut»; le ciel est marbré de rose.

Viennent ensuite les clichés horizontaux, panorama de Boissonnas au 19e siècle ou format monumental de Thomas Bouvier réalisé l’an dernier, grâce à la technologie numérique. Les verticaux, composés d’arêtes élancées et de cimes vertigineuses. Les vues aériennes ou celles des pionniers: émouvantes plaques Lippmann, duaguerréotypes de Girault de Prangey ou premier recensement certifié du sommet du Mont-Blanc, par Charles Soulier en 1869.

Les combles du musée abordent, elles, la diffusion en masse de ces images à destination des touristes. Dès le 19è siècle apparaissent des techniques de reproduction industrielle. Cartes, tirages colorisés, panoramas – encore – témoignent de l’engouement populaire pour les sommets. Le joyau de cet inventaire est sans conteste le «Alpine portfolio» ayant rassemblé 100 des meilleures photographies de montagnes en 1889. «Dédié à William Frederik Dinkin, maître du genre, il a été tiré à 60 exemplaires. 9 sont répertoriés dans le monde, dont celui-ci», énonce fièrement Daniel Girardin. Une trentaine de tirages sont encadrés. Troillet commente: «C’est incroyable ce qu’ils sont encordés court ces trois-là! Si le premier tombe, le deuxième aussi. Le troisième s’arrêtera peut-être avec les dents». Une autre partie est consacrée au Cervin, icône des sommets nationaux. On le retrouve dans l’objectif de Boissonnas ou Donkin, mais aussi «pixellisé» par Jacques Pugin ou démultiplié par Corinne Vionnet, dans une approche plus plasticienne. Parce qu’après une certaine lassitude des photographes dans les années 1980, la montagne est redevenue un sujet phare.


Au sous-sol du musée enfin, puisque l’exposition engloutit les 3 étages, un chapitre intitulé «Distance» témoigne de prises de vue au champ large mais également du recul artistique. Mathieu Gafsou y présente une fausse montagne posée sur la moquette d’un office de tourisme, devant une vraie montagne posterisée, Leo Fabrizio son bunker façon rochers posé au sommet du Gütsch. Etonnament, la dégradation des paysages par l’homme est à peine suggérée alors qu’elle est un motif récurrent de la photographie contemporaine. Dans la section «Matière» figure au moins cette image signée Jacques Pugin et montrant le glacier du Rhône emmitouflé. Ou ce tirage de 1874 marquant les mesures d’un glacier. Une avalanche, enfin, rappelle les dangers de la montagne. On l’avait presque oublié, à contempler ces cimes sublimes et sereines, désormais familières, ces vues de cartes postales. 

 

Sans limite, jusqu'au 30 avril au musée de l'Elysée, à Lausanne. Catalogue aux éditions Noir sur Blanc. 


«Il y a toute la vie dans la photographie» 

Le conservateur en chef Daniel Girardin signe sa dernière exposition au musée

Pourquoi terminer avec la montagne?

C’est un thème beaucoup montré mais de façon partielle. J’y réfléchissais depuis longtemps car le musée a fait beaucoup d’acquisitions en ce sens et la photographie de montagne est l’un des genres où les photographes ont le plus innové. Une bonne exposition doit lier le sens et l’émotion, c’est le cas ici. J’ai beaucoup travaillé sur les conflits et les censures durant ma carrière, là au contraire il n’y a que de la beauté. C’est une manière sereine de terminer!

Vous travaillez au musée depuis sa création il y a trente ans. Quelle évolution a été la plus marquante?

L’Elysée était une petite institution en 1985; quel développement extraordinaire, pour le musée et pour la photographie! L’Elysée a compris dès le départ la nécessité d’être un musée généraliste. Désormais, nous avons une connaissance globale de la photographie de ses débuts à aujourd’hui, cela permet de comprendre le contexte, le sens et la diversité des images, en sortant des préjugés qui existaient à l’époque. On n’avait pas de recul, on montrait les images sans les analyser.

Quelle est l’exposition dont vous êtes le plus fier?

"Controverses", en 2008, qui a nécessité dix ans de recherches sur l’histoire juridique et éthique de la photographie. Une telle exposition englobe toutes les dimensions de la photographie, esthétique, morales, politiques… Elle a été un succès international.

Et celle que vous auriez aimé monter?

Quelque chose autour de l’orientalisme, très présent dans nos collections. C’est un formidable sujet.

Que dire de l’évolution de votre collection, justement?

En trente ans, il y a d’abord eu l’évolution des prix! Cela dit, c’est une reconnaissance de la photographie en tant que telle et le musée de l’Elysée y a participé. Nous avons compris que nous ne pouvions pas tout acheter et qu’il était nécessaire de se concentrer sur quelques domaines. La systématique d’acquérir des tirages lors de nos expositions permet d’avoir une histoire du musée à travers celle de nos collections. Nous avons également acquis des fonds importants, comme ceux de René Burri ou Ella Maillart, fondamentaux pour la recherche.

Quelle rencontre a été la plus marquante?

En 1997, nous avons acheté une série d’images à Evgueni Khaldei, l’homme qui a photographié le drapeau rouge sur le Reichstag. J’ai reçu le paquet deux jours après sa mort, il l’avait envoyé le jour même, avec une très gentille lettre.

D’où vient votre passion pour la photographie?

Durant ma formation en histoire de l’art, j’ai travaillé sur les avant-gardes russes et notamment Rodchenko. C’est par lui que je suis venu à la photographie, avec cette image de «La femme au Leica». J’ai rejoint le musée au moment de sa création et la photographie est devenue une passion car elle est multiple. Elle permet de parler de la mort, de la mode ou de la guerre: il y a toute la vie dans la photographie, avec ses drames et ses bonheurs.

Quels sont vos projets?

J’ai plusieurs livres de photographie en route et de nombreuses autres passions...


L’Elysée lance sa bibliothèque numérique

En collaboration avec l’EPFL, l’Elysée a commencé il y a deux ans à numériser sa bibliothèque. 2000 ouvrages ont été scannés sur les 20000 que possède le musée. Ils sont désormais consultables sur le site photobooks.elysee.ch . 32 ouvrages sur la montagne figurent sur la page d’accueil, en écho à l’actuelle exposition, dont un recensement des cabanes du Club alpin en 1928 ou une «Suisse à vol d’avion» daté de 1935.

Une recherche par auteurs et mots-clé est évidemment possible. Il suffit que votre vocable figure sur l’une des pages d’un livre pour qu’il vous soit proposé. Une jolie manière de se promener. Parmi les publications disponibles, des classiques comme «Les Américains» de Robert Frank mais aussi des surprises comme cette «Histoire d’un poisson rouge», signée Roger Mauge à destination des petits des sixties.

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