Portrait

Lukas Bärfuss, au nom du frère

Dans «Koala», l’écrivain revient à Thoune, sa ville natale, pour enquêter sur le suicide de son aîné. Le voyage passera par l’Australie et le mènera au cœur d’une violence discrète, celle sécrétée par le culte du travail

«Koala» de Lukas Bärfuss est enfin traduit en français. Trois ans après sa parution en allemand et le Prix du livre suisse, plus haute distinction littéraire alémanique, voici ce roman atypique, sans doute le plus personnel de l’auteur, qui débute comme un récit intime au bord du lac de Thoune et se déploie en roman d’aventure à la Joseph Conrad. Car c’est bien à une plongée au cœur des ténèbres que nous convie l’auteur, les siennes propres, celles de sa famille mais aussi, et c’est tout l’art de l’écrivain d’y parvenir, celles d’une société, la nôtre.

Pour y arriver, il va faire ce qui lui a donné le statut d’écrivain et d’auteur de théâtre le plus en vue de la scène littéraire helvétique: gratter jusqu’au sang une bonne conscience cousue, ici comme ailleurs, de mythes historiques, de contentement de soi et d’un sentiment tenace de supériorité. Un roman poignant et dérangeant, comme toujours avec Bärfuss.

Il s’enferme douze mois

Au départ, Thoune donc, traversée en deux bras par les flots tranquilles de l’Aar. Quand le récit démarre, cela fait vingt-trois ans que l’écrivain a quitté la ville de son enfance, plus grande place d’armes de Suisse, avec casernes, école militaire et usines d’armement. Il en était parti après une jeunesse compliquée, à la dérive même, sans domicile vraiment fixe de 16 à 20 ans. Il s’est arrimé aux livres, comme lecteur puis comme libraire. Avec l’école primaire comme seule formation, il a fait ses classes en tournant les pages.

L’écriture s’impose comme la seule voie possible. Comme il l’a raconté à l’Hebdo au moment de la parution de Koala en allemand, il quitte Thoune pour Bienne et s’enferme douze mois durant. De cette réclusion surgissent deux romans qui resteront inédits et une pièce de théâtre, Oedipe. Le succès est immédiat et lui permet de vivre de sa plume. Il a tout juste 26 ans.

Sujets sensibles

Dans Koala, Lukas Bärfuss ne s’attarde pas sur ces débuts. Il revient dans sa ville en retenant un peu son souffle, légèrement inquiet à l’idée de croiser quelques fantômes surgis de l’enfance. En vingt ans, il est devenu un écrivain réputé, comme auteur de théâtre d’abord, avec une vingtaine de pièces (Les Névroses sexuelles de nos parents, La Mort de Meienberg, Le Voyage d’Alice en Suisse), jouées par les plus grandes compagnies allemandes et suisses et largement au-delà. Elles ont toutes pour point commun d’aborder des sujets sensibles comme la sexualité des malades mentaux, le droit à la différence, la contestation politique ou l’euthanasie.

Il est aussi l’auteur de deux romans, «Les Hommes morts» et surtout «Cent jours, cent nuits», en 2008, qui travaille au corps les ambiguïtés de l’aide occidentale en Afrique et qui a déclenché une virulente polémique sur le travail de la Direction du développement et de la coopération helvétique au Rwanda.

Un silence et une bouderie

Si Lukas Bärfuss est à Thoune, c’est qu’il a été invité à donner une conférence sur Kleist, le grand poète allemand qui s’est donné la mort en 1811 après avoir tué sa fiancée. Juste avant, il dîne dans un restaurant avec les organisateurs de l’événement. Il a convaincu son frère aîné, qui vit toujours à Thoune, de les rejoindre. Et le frère arrive. «Koala» débute avec cette entrée. Et la plume de l’écrivain transmet toute la gêne, les non-dits, les silences qui lient les deux frères: «Nous menions des vies différentes, partagions peu de choses à l’exception de notre mère et de quelques souvenirs d’enfance et de jeunesse pas seulement agréables, et deux heures nous suffisaient d’ordinaire pour satisfaire au devoir implicite de ne pas tout à fait perdre de vue notre lien fraternel.»

Dans le restaurant ce jour-là, les deux frères échangent «de loin en loin quelques phrases», un silence et une bouderie dont l’écrivain a l’habitude chez son aîné. Qui ne viendra pas à la conférence, retenu par son travail de nuit dans un centre d’hébergement d’urgence. Lukass Bärfuss ne le sait pas alors mais ce sera la dernière fois qu’il verra son son grand frère vivant.

L’enquête commence

Six mois plus tard, l’écrivain apprend son suicide. Sonné, il revient à Thoune, rencontre ses amis, assiste à la distribution de ses quelques affaires. Et tandis que le deuil commence, il débute une enquête: de quoi ce suicide-là et plus largement les suicides en général, sont-ils le nom? Pourquoi ce geste, ce choix, gêne-t-il à ce point? Quelle est la nature du silence qui pèse sur ces morts-là?

Il cherche des réponses dans les livres, retourne aux classiques, à Caton, Sénèque, Socrate. Mais impossible de faire des liens entre ces illustres suicidés et le cas de son frère, le solitaire, qui s’est toujours tenu à l’écart de toute responsabilité, de toute ambition, de tout désir même. L’écrivain, comme tous les proches dans ce cas, reste seul face à la douleur et à la violence que son frère s’est infligé: «Etais-je moi-même devenu malade, la solitude qui avait frappé mon frère avait-elle aussi noirci mes pensées? Comment pouvais-je le découvrir? Je restais prisonnier de mon expérience, blessé par l’acte d’un autre, blessé par la violence que j’apercevais soudain partout.»

Enfance chahutée

Hanté par ce suicide, épuisé par un sentiment de culpabilité, sentiment qu’il avait en fait toujours ressenti face à cet aîné vivant de peu, réchappé d’années de drogue, l’écrivain débute un parcours dans leur enfance chahutée parvenant, par cercles concentriques, à mettre le doigt sur la différence du frère: ce refus de l’ambition et du travail et la violence sociale que cette attitude entraîne. Et se montrant, lui, comme l’exact contraire: pris dans cette course panique générale dans le travail, norme suprême, dogme absolu.

Et le livre va dès lors changer de registre et muer en un hallucinant voyage au cœur de la violence, la violence du groupe contre les faibles, violence tolérée, acceptée. Celle induite par l’ambition, par la volonté de faire plus, mieux, plus vite, tout le temps. Ce parcours-là entraîne le lecteur loin, très loin, de Thoune, jusqu’en Australie, à l’époque de la colonisation de l’île, sur les traces des conquérants blancs et des koalas, ces petits marsupiaux doux, immobiles la plupart du temps, ne réagissant même pas aux coups reçus par les chasseurs.

Koala était le nom scout du frère, reçu au début de l’adolescence. Il ne réagissait pas aux coups.


Lukas Bärfuss, «Koala», trad. de l’allemand par Lionel Felchlin, Zoé, 174 p.

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