Marché de l'art

«Le marché de l’art n’a pas besoin de plus de régulation!»

Nommé PDG de Sotheby’s en mars 2015, Tad Smith était de passage en Suisse pour inaugurer les bureaux genevois de la maison d’enchères. Interview

Regard d’acier, sourire carnassier, tempes grises et long manteau à larges épaules, Tad Smith – numéro un depuis bientôt deux ans de Sotheby’s – fait un peu penser à Gordon Gekko dans le film Wall Street d’Oliver Stone. Cinquantenaire, l’Américain possède un style vestimentaire semblable à celui du personnage joué par Michael Douglas et s’exprime en usant d’un nombre impressionnant d’expressions financières – Sotheby’s est en bourse – le tout saupoudré d’une pincée de termes issus du jargon des enchères.

Un jargon appris sur le tard pour le tycoon choisi hors du sérail. Avant d’oeuvrer à la destinée de la maison d’enchères, Tad Smith a notamment contribué à la croissance de Cablevision (aujourd’hui Altice USA), un opérateur américain de télévision par câble, avant de prendre la direction de The Madison Square Garden Company, une société cotée au NASDAQ et présente dans le domaine du sport et du divertissement dont il a fait doubler les bénéfices nets en six mois. Egalement professeur à l’université de New York, il a enseigné durant plus de 15 ans ses recettes stratégiques pour les futurs patrons des industries du divertissement, des médias et de la technologie.

Selon Bloomberg citant la Securities and Exchange Commission (l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers), en 2015 lors de sa première année à la tête de Sotheby’s, Tad Smith a reçu de son employeur quelque 20 millions de dollars (en cumulant salaire, bonus et intéressements aux résultats) pour ses services.

Le Temps: Quel mandat avez-vous reçu à la tête de Sotheby’s?

Tad Smith: On m’a donné quatre priorités. La première: clarifier et implémenter une stratégie de croissance performante. La deuxième: embrasser pleinement les nouvelles technologies qui modifient en profondeur les modèles classiques d’affaires comme celui des enchères et faire en sorte que Sotheby’s devienne un acteur majeur de la numérisation du marché de l’art. La troisième, allouer le capital intelligemment de manière à protéger les intérêts des actionnaires. Et enfin la quatrième, composer une équipe forte à même de mener à bien les trois premières priorités.


- Mei Moses Art Indices, Orion Analytical, Art Agency, Partners (AAP)… Depuis votre arrivée vous avez considérablement enrichi le portefeuille de services de Sotheby’s. Quelles plus-values chacune de ces entités vont-elles apporter à la société en termes de compétitivité?

- La stratégie, en faisant l’acquisition de ces différentes entités, consiste bien évidemment à accélérer notre croissance et augmenter notre profitabilité. Avec Art Agency Partners (ndlr: AAP, une société de conseils en matière d’acquisition d’oeuvres d’art), nous avons à présent accès à de nombreux collectionneurs de première importance. Nous pouvons également mettre à disposition de notre clientèle leur expertise. AAP possède également une expérience de première importance en matière de ventes privées. Or, ce secteur représente un très vaste marché sur lequel Sotheby’s n’est pas encore assez présent. Développer les ventes privées fait aussi partie de mes priorités.

Le Mei Moses Art Indices est une base de données qui recense chaque oeuvre d’art vendue plus d’une fois chez Sotheby’s ou Christie’s (ndlr: soit 45’000 pièces dont environ 4000 chaque année sont à nouveau mises en vente). Cet outil nous permet non seulement de calculer le rendement annuel des tableaux mais aussi d’établir des modèles pour comprendre comment les oeuvres s’apprécient ou se déprécient.

Quant à Orion Analytical, comme vous avez pu le lire dans les médias il y a quelque temps, Sotheby’s a dû opérer des investigations sur plusieurs oeuvres douteuses qui se sont révélées être des contrefaçons. Nous avons un engagement envers nos clients à honorer chaque fois que nous traitons en leur nom. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des doutes quant à l’authenticité des pièces que nous mettons en vente.

La stratégie d’intégration d’Orion Analytical se conçoit facilement: vous offrez à vos clients une authentification scientifique, une caution supplémentaire à même de les rassurer. A l’heure où de nombreux organismes se penchent sur le manque de régulations du marché de l’art, s’agit-il aussi de prendre des mesures avant qu’elles ne vous soient imposées?

- Le cadre actuel est bien suffisant, il ne faut surtout pas que des lois supplémentaires réduisent la fluidité du secteur qui fonctionne très bien en l’état. Le marché de l’art n’a pas besoin de plus de régulations!

- En septembre dernier, Taikang Life Insurance, une compagnie d’assurance chinoise, a acquis 13,5% de participation à Sotheby’s. Le président de Taikang, Chen Dongcheng, a pris part à la fondation de China Guardian, la quatrième maison d’enchères la plus importante au monde. Quelles sont, selon vous, ses intentions? Est-il possible qu’il veuille racheter encore plus de parts pour mieux concurrencer Poly Auction, la première maison d’enchères en Chine?

- Monsieur Cheng fait partie des plus grands entrepreneurs chinois. Il comprend le business des enchères extrêmement bien. Bien sûr, nous accueillons les bras ouverts tous nos actionnaires, mais lorsqu’en plus il s’agit d’une personne avec qui nous avons en commun la connaissance et la passion du métier, c’est encore plus précieux! Il peut également nous aider à mieux comprendre comment développer nos affaires en Chine: c’est un sérieux avantage compétitif que nous aurions tort de refuser!


Profil

Né en 1965, Tad Smith a étudié à l’Université de Princeton puis à Harvard. Il a ensuite travaillé pour Cablevision de 2009 à 2014, suite à quoi il a dirigé The Madison Square Garden de 2014 à 2015. En paralèle et depuis 1999, il enseigne à l’Université de New York. En mars 2015, il est nommé à la tête de Sotheby’s.

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