Scènes

Olivier Cadiot fait le pari heureux de l’altérité

Dans «Providence», au Théâtre de Vidy, l’auteur français montre que tout être est multiple. Sur scène, Laurent Poitrenaux excelle à incarner ces avatars littéraires

«Je ne suis pas une héroïne. J’ai menti. Je ne suis pas entièrement une seule chose qui avance avec une seule idée en tête et qui se transforme à vue d’œil. J’ai l’impression d’être un buisson, plutôt, une fibre, un entortillement de câbles de soie et de nerfs tendres.» Perspicace, Olivier Cadiot! Qui sait que l’individu contemporain est multiple, composé d’innombrables strates. Dans ce sens, «Providence», à découvrir jusqu’à samedi à Vidy, est un appel à l’humilité et à la tolérance. Si l’on est plusieurs, comment juger les autres? Ou plutôt en quoi les autres sont différents, si la différence et le multiple font déjà partie de nous?
Cette passionnante mission d’altérité, l’auteur français la mène depuis vingt ans en compagnie de deux autres mousquetaires identitaires. Depuis «Le Colonel des Zouaves», brillant monologue créé en 1997, l’auteur avance avec le metteur en scène Ludovic Lagarde et le comédien Laurent Poitrenaux dans cette logique de récits explosés abattant les cloisons entre le «je» et les autres, l’esprit et la matière. La nouveauté de «Providence», cinquième rendez-vous du genre? Un impressionnant dispositif conçu avec l’Ircam, Institut français de recherche et de coordination acoustique. Qui réveille les fantômes de nos greniers sonores.

Réalité augmentée

Avez-vous déjà eu cette sensation d’être tout ce que vous voyez? Une petite fille sur une balançoire, mais aussi ce banc fatigué. Et encore cette herbe recouverte de rosée ou le pâle soleil qui filtre à travers les branches givrées? Les héros d’Olivier Cadiot sont coutumiers de ce genre d’expérience. Lorsqu’ils racontent leur quotidien bizarroïde, c’est tout un monde chamanique qui s’anime. Et Laurent Poitrenaux, dirigé par Ludovic Lagarde, excelle à rendre cette complexité. Comment? Avec sa diction déjà. Qui semble toujours en apesanteur, détachant chaque mot et comme arrachée à l’inconscient. Avec son corps ensuite. Silhouette arachnéenne dont les membres interminables sont autant de pattes expressives. Et enfin, dans «Providence», avec ces inductions sonores et visuelles qui peuplent la traversée: Schubert, les voix flûtées des marquises, la danse psychédélique dans des lumières de cabaret…

Des marquises au carré

Mais de quoi parle ce roman de 2015 adapté en monologue théâtral? De personnages en mutation constante. Un jeune homme devient une vieille dame avant de traverser un lac gelé et d’assister à une performance de John Cage. Une jeune fille vit une drôle d’aventure avec des jumelles au carré, marquises fondues d’art contemporain. Un photographe perd le sens de la mesure et se laisse absorber par les paysages…

Surtout, et c’est le début du roman que Ludovic Lagarde a placé à la fin du spectacle: «Providence» scelle la séparation entre Olivier Cadiot et Robinson, son personnage de toujours. Robinson reproche à son auteur de l’avoir abandonné, mais droit derrière, prend le contre-pied. «Je suis malin, j’ai gardé des petits morceaux de chaque épisode, des tics de chaque rôle. […] Je me développe pendant que tu diminues. Tu ressembles à un plat pourri oublié sur une table. Il n’y a plus de texte pour toi. C’est fini.» Quand on parlait d’appel à l’humilité! Cadiot est ainsi: il se livre à ses créatures pour aller au bout de son pari d’altérité littéraire. Ça marche. Avec lui, on est riche du pouvoir qu’on abandonne.


Providence, jusqu’au 11 février, Vidy-Lausanne, www.vidy.ch

Publicité