Musique

Trois trios qui portent haut les couleurs du jazz romand

Une basse, une batterie, un piano: Marc Perrnoud Trio, Colin Vallon Trio et Format A’3 publient un album dans cette formule iconique de l’histoire du jazz. Trois aventures au long cours qui questionnent la durée en musique

Il a choisi le restaurant, le Lyrique à Genève. Il passe la porte tambour, en écharpe et les cheveux aux vents. Marc Perrenoud est un homme d’appétit. Dans le livret de son nouvel album de trio, il remercie ses deux comparses, Marco Mueller et Cyril Regamey, pour les «dix années à jouer, manger et voyager». Dix ans. Une éternité en musique. Dix ans à rouler son swing du Japon à Amman et New York. Dix ans à retravailler des standards, à bousculer des blues. Dix ans, oui, à bouffer. Parce que Marc Perrenoud, essentiellement, est rabelaisien. Et son disque, «Nature Boy», est un festin.

C’est une coïncidence sans doute: au même moment, trois trios de jazz romands, tous conduits par un piano, réapparaissent avec un album d’importance. Ce ne sont pas des groupes de prime jeunesse, mais des aventures au long cours, des expressions qu’on rumine, des compagnonnages tannés par la route et le doute. Plus que cela, entre Format A’3, l’ensemble de Colin Vallon et celui de Perrenoud, c’est la diversité des pistes qui touche. Ils ont choisi la formule la plus classique de l’histoire du jazz moderne: une basse, une batterie, un clavier, c’est tout. Et pourtant rien de ressassé. Ils bousculent le sens commun.

Plonger dans l'harmonie

«On ne reproche jamais à un groupe de rock d’adopter pour la millième fois la même formation basse-guitare-batterie-chant. En jazz, cela paraît suspect. Le trio piano, à mon avis, c’est un terrain inépuisable.» Entre le premier disque de Marc Perrenoud en trio, «Logo», et celui qui vient de paraître, il y a un monde. Alors que ce sont les mêmes musiciens exactement qui y figurent. Alors qu’ils attaquent aussi des standards («Blue in Green», «Solar» à l’époque, «Nature Boy» aujourd’hui). Perrenoud, de culture classique autant que jazz, a travaillé son instrument, sa technique, son toucher, il a plongé dans l’harmonie pour ne pas se contenter de la flamboyance de ses premières découvertes.

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«Dès que j’entends un tic, dans mon jeu, j’essaie de le questionner. » Il y a au cœur de ce trio des forces acrobates, des tables rases, le duel mortel entre le piano et la batterie auquel la basse de Marco Mueller semble répondre par une poétique des ponts jetés. Le trio de Marc Perrenoud est spectaculaire, ce n’est pas un jazz d’ambiance mais d’assaut. Avec les années, ce sont aussi les demi-teintes, le chant mezzo voce, qu’ils ont commencé à explorer. Comme dans cette version de Nature Boy où le rythmicien Cyril Regamey dresse des tapis de marimbas aquatiques sur un piano tranchant comme du sable.

L'angoisse de l'avenir

Cette exigence-là, cette jubilation, n’arrivent pas par hasard. Elle est le fruit du temps. «J’ai 35 ans. Je me rends bien compte que je ne suis plus une nouvelle sensation. Cela m’angoisse parfois pour l’avenir. Fait-on de la place pour les musiciens matures?» Plusieurs trio de jazz établis en Suisse romande, plus jeunes (celui de Florian Favre, celui de Gauthier Toux), sont apparus sur la scène. La fascination pour les émergents, l’obsession du renouveau, chez les programmateurs de concerts, les journalistes et même le public, favorisent des carrières de musiciens professionnels qui ne durent pas beaucoup plus qu’une dizaine d’années.

«On s’accroche, parce qu’on n’arrête pas de se découvrir.» Marc Perrenoud tourne partout, son album bénéficie de critiques louangeuses dans l’essentiel de la presse européenne et américaine; il a aussi enregistré l’année dernière un disque solo, «Hamra», qui lui permet de varier les joies. Face à la densité voltigeuse de l’album «Nature Boy», on se réjouit déjà du son de ce trio quand il aura 20 ans.

Marc Perrenoud Trio, «Nature Boy» (Double Moon). En concert samedi 4 mars à Renens, Théâtre Kléber-Méleau. www.t-km.ch


Colin Vallon, la geste intérieure

On ne peut pas imaginer personnalités plus antagonistes que celles de Marc Perrenoud et Colin Vallon. D’un côté, une truculence qui embrasse à pleine bouche. De l’autre, un taiseux espiègle, d’une intériorité mystérieuse. Il y a douze ans, on découvrait cette musicalité dans un premier disque en trio, «Les Ombres». De cette première formation, seul le leader est resté. Colin Vallon, peu à peu, a établi son groupe. Jusqu’à cette formule, triomphante dans le disque Danse, avec Julian Sartorius à la batterie et le fidèle Patrice Moret à la contrebasse.

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Colin Vallon, qui signe là son deuxième album pour le label allemand ECM, ne croit qu’en des âmes boiteuses, des rythmes qui débraient, des répétitions légèrement voilées par le trébuchement. Il établit des territoires translucides, des méditations empêchées. Il n’y a rien chez lui de démonstratif, mais une limpidité ombrageuse qui devient évidente à l’écoute du «Tsunami». Des menaces planent. Sans fracas. Ni tremblement. Dans une époque où tout doit être dit – la vérité et le mensonge – avec aplomb et brutalité, Colin Vallon rompt.

Quand l’album s’arrête, on ignore ce qui s’est passé exactement. Il reste une danse, des ondes, le mouvement d’une machine suicidaire. Comme dans le raga indien, Vallon, originaire d’Yverdon, réussit à vous mettre exactement dans l’état qu’il a prémédité sans qu’on sache bien comment il opère. Un magicien, sans artifice. A. Ro.

Colin Vallon Trio, «Danse» (ECM). En concert samedi 4 mars à Yverdon-Les-Bains, Nova Jazz. www.novajazz.ch


Format A’3, le joyeux cerbère

S’ils avaient su qu’ils allaient devoir porter ce jeu de mots pendant vingt ans, l’auraient-ils choisi? Format A’3 est un groupe né en 1999 dans les couloirs du Conservatoire de jazz de Montreux, un groupe d’examens tourné en odyssée polysémique. La particularité? L’égalité des forces, pas de leader: le piano d’Alexis Gfeller, la batterie de Patrick Dufresne, la contrebasse de Fabien Sevilla, à la même antenne. Ils se partagent les compositions et les élans de ce sixième album qui, autre jeu de mots, s’appelle «VI E».

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Il y a quelques semaines, on était allé écouter au Théâtre de l’Echandole, le spectacle de Thierry Romanens et Format A’3 autour du livre Courir de Jean Echenoz. Une leçon. Comment réussir à mêler le burlesque et l’exigence mélomane. Ne pas se prendre au sérieux en faisant tout sérieusement. Format A’3 est un groupe qui est allé voir du côté de la chanson, du côté de l’électronique, un groupe qui a survécu à la tentation pop du jazz et aux mille projets annexes que ses membres entreprennent.

Il a survécu à tout jusqu’à atteindre cette clarté-là. Il n’y a rien à prouver d’autre que cette envie de jeu, ce goût des textures. Ils se connaissent sur le bout des doigts, ils ont fait ensemble dix fois les 400 coups. Et leur musique (écouter «12 janvier 2010» d’Alexis Gfeller) a des mutineries de gamin et des sagesses de barbu. Peu à peu, tout devient clair dans ce trio, c’est une joie savante qui préside. Une des plus beaux romans du jazz suisse. A. Ro.

Format A’3, «VI E» (Altri Suoni), En concert jeudi 2 mars dans le cadre du Festival 15 ans Live in Vevey, Théâtre de l’Oriental. www.liveinvevey.ch

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