Eclairage

Un écrivain russe prend les armes contre l’Ukraine

L’écrivain Zakhar Prilepine a annoncé avoir formé son propre bataillon, polarisant encore davantage une intelligentsia russe déjà déchirée par l’annexion de la Crimée

L’une des principales plumes de la jeune génération russe a pris les armes pour combattre l’armée ukrainienne dans les tranchées. Ecrivain prolifique et remarqué, Zakhar Prilepine, 41 ans, a annoncé lundi dans le quotidien populaire Komsomolskaïa Pravda qu’il avait formé son propre bataillon. «Je me bats pour le futur de la Russie», déclare-t-il, posant dans une tenue de camouflage. «Notre objectif, c’est Kiev.» Des dizaines de chanteurs et de célébrités russes ont fait le voyage dans le Donbass depuis le début du conflit il y a deux ans pour afficher leur soutien aux rebelles pro-russes. Mais aucun n’avait encore saisi les armes, hormis un acteur, qui avait ensuite affirmé n’avoir fait que poser pour une photo.

Lire aussi: Zakhar Prilepine: «La Russie est l’enfant de la littérature française, italienne et allemande»

Nostalgie pour l’URSS

Principalement connu à l’étranger pour son roman Sankia, paru en 2006, Zakhar Prilepine décrit dans ses livres une jeunesse prolétaire, naïve, bouillonnante d’énergie et traumatisée par la guerre en Tchétchénie. Longtemps proche du parti national-bolchévique et affichant une nostalgie pour l’URSS période Staline, il s’est rallié au président Vladimir Poutine avec l’annexion de la Crimée en 2014. Il est devenu une personnalité médiatique et anime une émission télévisée sur une chaîne privée qui suit la ligne officielle.

Alors que l’intérêt pour le conflit du Donbass, qui a fait 10’000 morts, est quelque peu retombé en Russie, l’annonce de Prilepine a déchaîné les passions au sein de l’intelligentsia. Salué pour son courage par les nationalistes, l’écrivain fait face à un torrent de critique de la part des opposants au Kremlin.

Il me faut davantage de casques et de gilets pare-balles

Dmitry Bykov, une incontournable figure de la scène littéraire russe, raille une «talentueuse technique d’autopromotion» (Prilepine vient de publier un livre) et le fait qu’il continue à animer une émission télévisée tout en guerroyant. Ulcérée, la poétesse Vera Polozkova promet d'«ouvrir une bouteille de champagne lorsqu’il se fera enfin brûler la cervelle». Beaucoup soupçonnent Prilepine d’aider la propagande russe à mobiliser de nouveaux volontaires russes pour partir combattre l’Ukraine. Actuellement sur le front, d’après ses proches, Prilepine n’a pu répondre aux questions du Temps.

Mais, piqué au vif par ses détracteurs, l’écrivain rétorque sur son compte Facebook qu’il ne touche qu’un salaire de 20’000 roubles (350 francs) «entièrement reversé au bataillon, qui a besoin de cent fois davantage. C’est pourquoi je n’arrêterai pas la télévision. Il me faut davantage de casques et de gilets pare-balles.»

Scandale au PEN-club

L’engagement extrême de Zakhar Prilepine agrandit encore davantage le gouffre séparant les écrivains résistant au Kremlin et les autres. À la mi-janvier, un scandale a éclaté au sein du PEN-club de Russie à la suite de l’expulsion de l’essayiste et opposant Sergueï Parkhomenko. Une soixantaine d’écrivains, dont des plumes illustres comme Lioudmila Oulitskaïa, Vladimir Sorokine et le prix Nobel Svetlana Alexieva ont alors claqué la porte, dénonçant ce qu’Alexieva décrit comme la «dégradation» d’une organisation «intimant aux écrivains de lécher les bottes du pouvoir.»

Tensions attisées par Poutine

Répondant aux questions du Temps, le président du PEN-club de Russie, Evgeni Popov, affirme continuer à défendre les droits des écrivains et dénonce une «tentative des [démissionnaires] de détruire le PEN-club pour en faire une organisation politique militante.» Après le monde du théâtre, du cinéma et des arts plastiques, la littérature fait à son tour les frais des tensions politiques attisées par le virage ultra-conservateur opéré par Vladimir Poutine en 2012. Il ne restera bientôt plus personne pour faire la jonction entre les deux camps.

Publicité