Beaux-arts

Guillaume Dénervaud entre dans la collection du «Temps»

Lauréat des Prix New Heads – Fondation BNP Paribas, l’artiste a dessiné sur la pierre une composition qui semble se renouveler à chaque regard. Sa lithographie est proposée en souscription

Nous sommes dans le Flon lausannois, dans l’atelier de Raynald Métraux, imprimeur et lithographe. Sur la table claire, celui-ci a posé quelques crayons bien taillés, aux mines plus ou moins grasses, plus ou moins tendres. Il invite Guillaume Dénervaud à les tester pour voir lequel convient le mieux à son écriture. C’est que le jeune artiste va devoir numéroter et signer les 50 exemplaires de l’édition d’art qu’il vient de réaliser pour les lecteurs du Temps. Il est un des lauréats des New Heads – Fondation BNP Paribas qui récompense chaque année quelques récents diplômés de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève. C’est à lui que, le 18 janvier dernier, le jury international, dont nous faisions partie, a confié la 13e édition de la collection d’art contemporain destinée aux lecteurs du Temps. Et il a été prompt à se mettre au travail.

Quelques jours après le jury, nous retrouvions Guillaume Dénervaud dans son atelier genevois, dans l’ancienne usine Kugler de la Jonction, que se partagent plusieurs dizaines d’artistes. Il nous montrait la variété de ses techniques. Pour l’exposition L’Oranger qui servait de base au jury des New Heads, il avait présenté une installation complexe, labyrinthique, où intervenaient du son, des lumières, des objets, un développement de son travail de diplôme. Mais, pour l’édition du «Temps», il allait revenir à cet acte fondamental qu’est pour lui le dessin. Et il souhaitait expérimenter la lithographie, s’affronter à cette pierre qu’il n’avait pas eu l’occasion de découvrir jusque-là.

Vocabulaire de formes

Guillaume Dénervaud, né en 1987, a grandi à Romont, dans le canton de Fribourg. Son diplôme en Work. master à la HEAD vient après une première formation en illustration à l’Ecole des arts appliqués de Genève et des résidences d’artistes à Vancouver et Paris. Il a déjà une petite série d’expositions à son actif, notamment à l’espace genevois Hard Hat et à Fri-Art. On a pu voir ses œuvres à l’espace lausannois Circuit autant qu’à la Galerie Nicolas Krupp à Bâle. Il aime les grands formats, mais il a aussi réalisé, spécialement dans les moments où il ne disposait pas d’un atelier, des dessins plus petits. «Beaucoup de A4 ont vu le jour sur ma table de cuisine ou lors de mes déplacements en train.»

Il a développé au fil du temps tout un vocabulaire de formes. Beaucoup ont été, en quelque sorte, libérées des règles gabarit qu’il utilise comme guides. Les règles gabarit sont ces instruments dans lesquels sont découpés des caractères rares d’imprimerie, des patrons de couturière, des signalétiques, tout un tas de formes propres à des métiers qui pour la plupart ont aujourd’hui trouvé un développement numérique. C’est souvent dans des brocantes que Guillaume Dénervaud a trouvé ces objets. «J’aimerais bien pouvoir en fabriquer quelques-unes à partir des formes que j’élabore moi-même et que je réutilise», nous explique-t-il.

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Combinaisons de formes existantes et réinventées

Les dessins du jeune artiste sont ainsi d’infinies combinaisons de formes existantes et réinventées. On peut particulièrement bien s’en rendre compte quand il en réunit des dizaines dans un ouvrage, comme ce fut le cas voilà deux ans avec Draisine furtive, une publication complotée pendant plus d’une année avec le graphiste Julien Fischer pour les éditions veveysannes TSAR. Et les deux hommes ont un nouvel opus en vue.

Parmi les autres projets de Guillaume Dénervaud, quelques voyages. Il a en effet obtenu une bourse Leenaards l’an dernier pour développer un projet qui avait vu le jour lors de sa résidence à la Cité internationale des arts, à Paris. Entre septembre 2012 et février 2013, il avait invité chaque mois dans son modeste studio-atelier des artistes qui réalisait pour lui une édition, éditions qu’il a réunies sous le nom de G-GAZET. Celles-ci ont pris toutes sortes de tournures, du vinyle au sac imprimé. A chaque fois, le nouvel objet était fabriqué à une centaine d’exemplaires et envoyé à des abonnés. Maintenant, l’idée serait d’inverser le processus. Ce serait au tour de Guillaume Dénervaud de rendre visite à des créateurs avec lesquels il développerait à chaque fois un objet. A suivre.

C’est avec Raynald Métraux, précieux lithographe qui a déjà accompagné dans leur réalisation maints artistes suisses, que Guillaume Dénervaud avait envie de travailler. C’est déjà chez cet artisan méticuleux qu’était née la deuxième édition de la collection d’art contemporain du «Temps», signée par Mingjun Luo en été 2013. Nous avons donc mis les deux hommes en contact. Raynald Métraux, toujours très au fait de l’actualité artistique romande, avait déjà pu apprécier les talents de l’artiste. Les deux hommes ont donc travaillé dans l’harmonie.

Traits noirs et ombres pâles

Guillaume Dénervaud est parti d’un dessin déjà existant, dont il a reporté les traits sur la pierre à la sanguine. Ces traits rouges lui ont servi de base, mais le dessin s’est considérablement enrichi au fil des deux journées passées dans l’atelier. L’artiste avait apporté quelques-unes de ses règles gabarit pour glisser de nouvelles formes dans cette structure. Des traits noirs, appuyés, des ombres plus pâles ont créé des perspectives, des profondeurs inédites. Parfois, d’un grattage délicat, Guillaume Dénervaud retranchait une ombre, évidait un cercle.

Au final, un foisonnement a vu le jour, tel que le dessin semble se renouveler à chaque fois qu’on le regarde. Il y a là des textures, des êtres, des organismes qui semblent appartenir à des mondes, à des échelles différents et forment pourtant un tout harmonieux, énergétique. Le dessin appartient clairement à ceux que l’artiste considère comme des fenêtres sur un paysage, alors qu’il peut aussi zoomer sur des éléments particuliers. Parmi ces formes, qu’on dirait végétales, animales, cellulaires, se glissent quelques émoticones plus ou moins grincheux. Ou peut-être sceptiques. C’est le titre que Guillaume Dénervaud a donné à son édition. Mais ce maître de la réappropriation des formes a choisi de l’écrire avec des caractères spéciaux.

Artisan consciencieux

Une fois le dessin achevé sur la pierre, il l’a confié à la science de Raynald Métraux. Nous sommes venus assister aux premiers tirages. Consciencieux, l’artisan a souhaité tester un autre papier, d’autres marges autour du dessin. Mais en maître avisé, fort de plus d’un quart de siècle d’expérience, il avait vu juste. Le papier Rives pur chiffon 250 g/m2 était idéal pour ajouter au dessin la juste finesse d’une trame d’impression, donner un rien de chaleur à l’œuvre sans la trahir. Quelques jours plus tard, Guillaume Dénervaud choisissait son crayon pour signer les 50 exemplaires du tirage.

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