Cinéma

Avec «Chez nous», Lucas Belvaux affronte le Front national

Le cinéaste belge démonte la stratégie électorale d’un parti d’extrême droite à travers le personnage d’une infirmière embrigadée dans un combat qui n’est pas le sien

C’est tout au fond de la France d’en bas, là où le ciel et gris, la glèbe lourde et les champs encore pleins d’obus de la Grande Guerre. Dans cette région accablée par l’histoire et le marasme économique, Pauline Duhez (Emilie Dequenne) est infirmière à domicile. Elle élève seule ses deux enfants et s’occupe de son père, un ouvrier métallurgiste que l’amiante a détruit. Toute la journée, elle fréquente des personnes âgées qui n’en peuvent plus, des femmes lasses d’être enceintes tous les neuf mois. A chacun, elle prodigue des soins, un sourire, un mot de réconfort.

Le bon docteur Berthier (André Dussollier) demande à lui parler. Il lui propose de se présenter aux élections municipales en tête de la liste du Rassemblement national populaire. Pauline est surprise. Issue d’une culture communiste, observant au quotidien le malaise de la société, elle se demande si elle ne tient pas l’occasion d’améliorer les choses. A Agnès Dorgelle, fondatrice du RNP, le Dr. Berthier présente la jeune infirmière comme une «fille simple, courageuse, sympathique». Pauline accepte de relever le défi. Elle entre en campagne et déchante rapidement: les portes se ferment, son père la bannit…

Cinéaste et comédien (le petit facteur dans Poulet au vinaigre de Chabrol, c’est lui), Lucas Belvaux a le cœur à gauche et ses films, La Raison du plus faible, Pas son genre, 38 Témoins, sans oublier la trilogie Un couple épatant-Cavale-Après la vie, tous porteurs d’une plus-value citoyenne, regardent à hauteur d’homme les laissés pour compte de la croissance économique. Avec Chez nous, le réalisateur belge a «l’ambition de décrire dans sa complexité l’implantation d’un parti en quête de respectabilité».

«Prisme déformé»

L’action se situe au sein de la ville fictive d’Hénard, évidente transposition de la commune d’Hénin-Beaumont, fief du Front national. Agnès Dorgelle (Catherine Jacob, pétulante et vulgaire à souhait) a la blondeur et l’habillement de Marine Le Pen. Le Front national déteste le film et l’a fait savoir avant même l’avoir vu par son vice-président, Florian Philippot, qui l’a déclaré «absolument inadmissible», surtout en période électorale et partiellement fiancé par des fonds publics. Plus récemment, Sébastien Chenu, responsable des questions culturelles du Rassemblement Bleu Marine, a qualifié Chez nous de «film ringard et dépassé», fait par un cinéaste «parti avec un a priori» et «ayant adopté un prisme déformé».

Lucas Belvaux démonte avec finesse les rouages de l’endoctrinement, analyse la dialectique permettant la transmutation d’un légitime sentiment d’injustice en expression de la haine à l’encontre d’un bouc émissaire tout désigné: l’étranger, l’autre, celui qui n’est pas à sa place chez nous. Les étapes de la conversion peuvent être cocasses, comme Pauline incitée à blondir ses cheveux pour affirmer son ascendance vercingétorienne. Elles sont effrayantes quand la parole se libère et le refoulé ressurgit. Pour Nathalie, la vieille copine insatisfaite dont le fils hante les sites racistes, les élections c’est «leur mettre au cul, et profond». La même crie: «On est tous des mangeurs de cochon!» à l’adresse de manifestants.

Cuir de skin

Seule depuis longtemps, Paulien a récemment renoué avec Stéphane (Guillaume Gouix), un amour d’adolescence. Sportif, sympathique, ce jeune homme entraîne les gosses au club de foot. La nuit, membre actif du Bloc national, le bras armé du RNP, il enfile sa cagoule et va tabasser les Roms. Il agace les notables d’extrême droite parce qu’il a conservé son cuir de skin au moment où il aurait dû enfiler le costar cravate. Comme le souligne l’effrayant Dr. Berthier: «Changer de stratégie, ce n’est pas changer d’objectif».

Dans le décor chabrolien d’une petite ville confite dans le ressentiment, Lucas Belvaux établit la dialectique de l’extrême droite, entre dédiabolisation et accointances criminelles. La démonstration paie son efficacité d’un rien de schématisme. Quant à la photo compromettante découverte dans le téléphone de Stéphane, c’est un artifice scénaristique bien peu original.


** Chez nous, de Lucas Belvaux (France, Belgique, 2017), avec Emilie Dequenne, André Dussollier, Guillaume Gouix, Catherine Jacob, Anne Marivin, 1h57.

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