Cinéma

«Les Figures de l’ombre» ou la face obscure du programme lunaire

Elles n’avaient pas le droit de vote, mais sans elles l’Amérique n’aurait pas marché sur la Lune. Cette comédie dramatique célèbre trois mathématiciennes noires qui faisaient tourner la NASA avant les ordinateurs

Sur le chemin de l’école, la petite Katherine compte les pommes de pin jonchant le sol et jongle mentalement avec les chiffres. Surdouée en mathématiques, la fillette a la chance de pouvoir entrer dans la seule école pour enfants de couleur à dépasser le niveau de l’éducation élémentaire. On est en Virginie, dans les années 20…

L’histoire fait un bond en avant. Trois femmes poireautent au bord de la route auprès d’une automobile en panne: Katherine Goble (Taraji P. Henson), Dorothy Vaughan (Octavia Spencer) et Mary Jackson (Janelle Monae). Toutes trois travaillent comme «calculatrices humaines» à la NASA. Une voiture de police s’arrête, la tension monte. «Ce n’est pas un crime d’être en panne», rappelle Dorothy. «Et ce n’est pas non plus un crime que d’être Nègre», réplique Mary. Le flic approche des trois femmes sur le mode conflictuel. Avec élégance et ironie, elles désamorcent son agressivité en évoquant le chemin des étoiles; alors, il leur ouvre la route. Mary lui colle au train, pour le plaisir de vivre cet instant unique: «Trois femmes noires prenant en chasse un flic blanc dans la Virginie de 1961!»

Cafetière particulière

Theodor Melfi, auquel on doit Winding Roads (1999) et St. Vincent, une comédie sentimentale acide avec Bill Murray en saint patron des grincheux, raconte une page de l’histoire américaine à travers trois figures féminines confrontées à la ségrégation raciale. Elles sont les «figures de l’ombre», les sans-grade qui ont permis à l’homme blanc de mettre le pied sur la Lune en 1969. Le film prend le contre-pied de L’Etoffe des héros en se concentrant sur les mathématiciennes noires sans lesquelles les beaux cow-boys de la conquête spatiale seraient restés sur le plancher des vaches.

Katherine est la première femme de couleur à être assignée au Space Task Group d’Al Harrison (Kevin Costner). Lorsqu’il s’agit de calculer à main levée les courbes elliptiques et paraboliques des engins spatiaux, elle fait des étincelles. Mais elle subit toutes sortes de vexations. Une cafetière particulière, estampillée «colored», lui est réservée. Elle doit parcourir un kilomètre pour se rendre aux toilettes réservées à sa race.

Dorothy aimerait devenir superviseuse; sa demande est rejetée par la cheffe de service (Kirsten Dunst). Elle s’approche de l’ordinateur, un monstre livré par IBM qu’aucun technicien n’arrive à démarrer, et l’amadoue. Mary repère un défaut dans le bouclier thermique d’une capsule. Encouragée à mener des études en ingénierie, elle plaide sa cause devant un juge pour avoir le droit d’entrer dans une université «white only».

Chansons funky

En contrepoint de la carrière brillante et des revendications héroïques des trois mathématiciennes, Les Figures de l’ombre révèle par petites touches leur situation familiale, introduisant une touche sentimentale émouvante. Il oppose aussi leurs combats, farouchement individualistes, au mouvement des droits civils, porté par un élan collectif.

Dorothy Vaughan, Mary Jackson et Katherine Goble Johnson ont existé. Evidemment, le cinéma concentre l’action, synthétise les personnages, élague les histoires parallèles, et sublime en deux heures bigger than life des événements qui ne sont sans doute pas moins spectaculaires, moins édifiants. Le cosmonaute John Glenn n’a pas appelé à la rescousse la «black lady» juste avant le compte à rebours. Al Harrison n’a sans doute pas aboli les toilettes pour les employées noires à coups de masse en proclamant qu’«à la NASA tout le monde pisse de la même couleur»…

Ces imprécisions ne nuisent en rien à la démonstration enjouée à laquelle procèdent le cinéaste et ses comédiennes. Feelgood movie intelligent et d’autant plus enthousiasmant qu’il arrive dans une période de tensions communautaires, Les Figures de l’ombre bénéficie en outre d’une bande-son excitante, qu’émaillent les titres funky signés Pharrell Williams.

Les Figures de l’ombre (Hidden Figures), de Theodore Melfi (Etats-Unis, 2016), avec Taraji P. Henson, Octavia Spencer, Janelle Monae, Kevin Costner, Kirsten Dunst, Mahershala Ali, 2h07.

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