Spectacle

Bob Dylan, attrape-coeur à la Comédie de Genève

L’acteur Sébastien Pouderoux et ses camarades de la Comédie-Française reconstituent l’enregistrement de «Like a Rolling Stone». A l’affiche jusqu’à samedi, le spectacle est aussi électrique que joyeux

Plus verni que Sa Majesté Charles XVI Gustave, un soir de réception des Nobel. Vous n’avez pas mis votre smoking, mais vous avez rendez-vous avec Bob Dylan à la Comédie de Genève. Il vous attend incognito dans le hall, étrangement rajeuni, frisé comme à la fin des années 1950, quand il était une idole maigrelette, un coeur brûlé déjà. «Vous êtes Bob?» «Oui, sur les planches en tout cas.» C’est l’acteur Sébastien Pouderoux qui a ce privilège dans «Comme une pierre qui…», intrusion électrique dans le studio où Bobby, 24 ans en 1965, et un quatuor de musiciens qu’il n’a pas choisis enregistrent «Like a Rolling Stone», chanson qui coule dans les veines comme l’eau-de-vie.

Dandy mal léché

Il faut voir Sébastien alias Bob dans ce spectacle qu’il cosigne avec sa complice de toujours Marie Rémond. Sur scène, le grand désordre des embardées lunaires. Un piano à main gauche, une batterie là, un orgue miniature là encore. Ça sent la nicotine et la sueur, le labeur et la crise de nerfs. Des presque gamins testent le son de leurs instruments. Bob se fait attendre. Alors, ils bricolent des arrangements. Mais il entre en scène à reculons, lunettes fumées, harmonica à portée de lèvres, chemise noire à pois blancs, penché sur un carnet flibustier. Dandy mal léché, va.

Sublime diarrhée

Ce prince efflanqué à la tour abolie a des comptes à régler, une fille qui l’a lâché pour d’autres tournis. «Like a Rolling Stone», cette diarrhée de vingt pages comme Bob Dylan la qualifiera, est un travelling à marée basse, la déveine d’une nuit sublimée en chanson pour la route. L’histoire de cette création, Marie Rémond l’emprunte à Greil Marcus, un critique qui a voué sa vie au rock’n’roll. Elle a trouvé dans son livre «Like a Rolling Stone, Bob Dylan à la croisée des chemins», la matière d’une histoire drôle, foutraque et édifiante. Pas besoin d’être dylanien pour se sentir comme la pierre qui roule: sur la pente et heureux de l’être.

Libido et liberté

Si le spectacle est bon, c’est que la focale est serrée, une entaille dans le destin d’un artiste. S’il est bon aussi, c’est qu’il suggère ce mélange de violence, de rapports de force, de libido et de liberté qui accouche les grandes oeuvres. S’il est bon encore, c’est que les comédiens jouent comme dans les caves à musique de leur adolescence, poches légères et têtes rythmiques à la fois. Ecoutez la voix d’orage de Gilles David qui fait le producteur maniaque, de l’autre côté de la vitre, hors champ ici. Laissez-vous happer par Stéphane Varupenne confident déconfit de la star; par Gabriel Tur, batteur tout chose dans le studio; par le très warholien Hugues Duchêne, irrésistible dans la peau du pianiste Paul Griffin; par le toujours intense Christophe Montenez, dans le rôle d’Al Kooper, cet enfant du rock flottant dont le talent éclatera plus tard.

La vibration Dylan

Au coeur de ce dispositif, il y a Sébastien Pouderoux. Sa prouesse, c’est d’avoir capté la vibration Dylan, une façon très tête-à-claque de se tenir, de se cacher à la vue de tous. Il ne le contrefait pas, par bonheur, il le rêve, en comédien épris de vérité qu’il est. «Je suis physiquement l’inverse du jeune Bob qui était aussi fluet que petit, raconte-t-il à la Comédie. J’ai voulu jouer un aspect du personnage, le fait notamment que sur cette session il refusait de parler aux autres musiciens. Il n’arrivait pas à communiquer avec les autres, il suivait un fil secret, cette chanson à rallonge qu’il n’était pas sûr d’avoir achevée.»

«Vous avez tout inventé, mais tout est vrai»

Eviter l’effet doublure, donc. Pour le physique en tout cas. Côté voix, Sébastien Pouderoux creuse avec bonheur le sillon de Bob. «Je l’ai beaucoup écouté et j’ai cherché ce truc nasillard qui n’appartient qu’à lui.» Bob Dylan, qui est au courant du spectacle, apprécierait sans doute l’hommage. Greil Marcus, lui, a applaudi cette interprétation. «Il nous a lancé: «Vous avez tout inventé, mais tout est vrai.»

Des spectacles qui sont l’étoffe de sa vie, Sébastien Pouderoux dit: «Chaque rôle est la possibilité d’une autobiographie. La seule façon d’échapper au lieu commun, c’est d’être soi-même.» C’est parce qu’il ne triche pas qu’il fait si bien Bobby.


Comme une pierre qui…, Comédie de Genève, jusqu’au 11 mars; rens. www.comedie.ch; puis Octogone de Pully, 5 mai.

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