Portrait

Pour écrire, David Bosc s’est mis à l’école du crottin de cheval

Lausannois d’adoption, méridional de cœur, l’écrivain construit une œuvre marquée par un engagement libertaire

A Lausanne, en 2005, dans une brasserie en dessous de la gare, un jeune auteur parlait de son premier roman, Sang lié, tout juste paru. Douze ans, quatre livres et deux enfants plus tard, on retrouve David Bosc au même endroit. En ce début d’année paraît un recueil de quatre récits: Relever les déluges. Entre-temps, le quartier est devenu le sien, ses garçons y vont à l’école, sa femme, Wiktoria, s’est fait connaître comme photographe, lui travaille juste au-dessus, aux Editions Noir sur Blanc.

Il est désormais une figure de la vie littéraire à l’échelle romande, et même fédérale, puisqu’il a reçu le Prix suisse de littérature en 2014, pour La Claire Fontaine, un roman par ailleurs sélectionné pour le Goncourt, plusieurs fois primé; et en 2016, il a rejoint les lauréats romands du prix Dentan, avec Mourir et puis sauter sur son cheval.

Lumière de garrigues

S’il se trouve très bien en Suisse, David Bosc reste un homme du midi. Il est né à Carcassonne, a grandi dans un triangle qui va d’Avignon au nord et descend jusqu’aux Pyrénées des vacances, en passant par Aix-en-Provence, Saint-Rémy, Marseille, Montpellier. Quand il ferme les yeux, c’est une lumière de garrigues et des parfums de maquis qui lui reviennent. «La pulsion d’écrire me vient d’abord du paysage», dit-il. Après le bac et une année en Italie, où il est aussi «chez lui», il choisit Sciences Po. C’est la découverte de l’Internationale situationniste, du pamphlet De la misère en milieu étudiant. Il y aura toujours dans ses écrits un fil libertaire, un appel à la liberté, mais une liberté engagée, consciente de ses choix.

Son mémoire de licence est consacré à l’anarchiste Georges Darien. Il est publié en 1996, aux Editions Sulliver qui défendent «une littérature indocile, cultivant l’alliance de la conscience politique et de la sensibilité poétique, et porteuse des appels, des indignations et des révoltes de la part fragile du monde». Une bonne définition du travail de David Bosc, qui en parle lui-même de manière moins emphatique, son humour et sa distance le lui interdisent.

«La belle vie»

La publication de Georges Darien, remarqué par Claire Paulhan dans Le Monde, lui donne la confiance nécessaire pour continuer. Ecrire, il sait depuis l’enfance que c’est sa voie. Il forge ses armes en traduisant la correspondance de Swift, les Sonnets orphiques de Dino Campana. Entre 23 et 29 ans, à Paris, il vit de petits travaux d’écriture – catalogues, dossiers, corrections. Entre Belleville et Ménilmontant, c’est «la belle vie». Mais l’appel du sud le ramène à Marseille où il rencontre Wiktoria. Elle l’emmène chez elle, à Varsovie.

C’est l’hiver, la découverte d’un monde totalement autre, les grands espaces glacés, une langue, une littérature différentes. Un univers encore assez clos, où l’on voit des artisans au travail, on sent l’odeur du cuir, des fourrures tannées, le son du métal martelé. Il aime cette matérialité. Plus tard, dans son discours du prix Dentan, il citera Giono: «Je me suis mis pour écrire à l’école du crottin de cheval.»

Faire ses gammes

Au retour de Pologne, il entre aux Editions Noir sur Blanc qui publient surtout des auteurs de l’Est. Son travail: redresser des phrases, vérifier des adjectifs, corriger des coquilles, passer huit heures par jour sur des textes écrits, traduits et choisis par d’autres. «Je fais mes gammes», dit-il. Mais quant à écrire pour son compte, il faut se contenter de le faire par moments volés, fragments jetés sur des bouts de papiers, classés dans des enveloppes. «Je recycle tout, lectures, choses vues, phrases saisies au vol.»

Puis c’est le travail de montage qui donne ces livres brefs, tendus, denses. L’écriture est fortement sensuelle, imagée, sous-tendue par une culture très vaste, qui ne s’exhibe pas mais assure à la phrase son tombé. Paul Valéry l’a dit pour lui: «l’écrivain est un agent d’écarts» et «pour agir par le langage, il agit sur le langage».

Le plaisir de faire des cabanes

«Sang lié» et «Milo», ses premiers romans, encore autobiographiques, exorcisent le «mauvais sang» rimbaldien. Ce sont des personnages en crise, en recherche d’eux-mêmes dans les forêts profondes, dans la garrigue ou la grande décharge de Marseille. Ils sont déjà portés par l’élan qui emporte et qu’on retrouve dans chacun des livres de David Bosc. Par la suite, le romantisme est plus bridé, tenu à distance, mais toujours présent. Il reste chez lui quelque chose de l’enfance, du plaisir de faire des cabanes dans les bois, un combat contre «tout ce qui dépouille l’homme de son étonnement», comme dit Pascal Quignard. On sent une empathie profonde pour les héros, et ce sentiment est communicatif.

Dans «La Claire Fontaine», David Bosc donne du Courbet de l’exil et des derniers mois de sa vie une image de bonheur physique – les eaux du Léman, le vin blanc, l’amour, l’appétit de vivre. La mort de Sonia A., dans «Mourir et puis sauter sur son cheval», tient plus de l’envol que du suicide. Les quatre récits de «Relever les déluges» sont portés par un mouvement juvénile. Dans «Farid Imperator», on voit un orphelin livré à lui-même, abandonné, curieux de tout, dans la Sicile du treizième siècle. Devenu l’empereur Frédéric de Hohenstaufen, il défie le pape, conquiert le monde et part en fredonnant sur son cheval, son empire en ruines derrière lui. Dans «Le grelot», l’ouvrier Miguel Samper déserte les combats de la guerre d’Espagne quand «l’armée populaire devient une armée» et que l’idéal est trahi.

La liberté exulte

Tous exercent «le droit de s’en aller» que revendique Baudelaire. Mirabel, le valet de ferme, laisse son travail et s’en va par le monde, escroc malin, prêt à payer le prix de ses frasques. Dans les années 1980, une troupe de jeunes pirates envahit joyeusement un yacht-restaurant dans le port de Marseille. La répression policière est immédiate. La réponse: un feu d’artifice du 14 juillet, allumé sur les collines autour de la ville, à l’adresse des prisonniers des Baumettes. La liberté exulte dans les quatre récits, elle va avec l’égalité et la fraternité, fuit l’ordre et la hiérarchie. La Commune de Paris, l’Espagne républicaine, Palerme au Moyen Age, creuset des populations, des religions, des cultures, les travailleurs arabes dans Milo: l’arrière-plan politique est toujours présent, jamais asséné.

«Je ne crois pas qu’on se rend compte, en Suisse, de l’état de la France actuelle, de la violence de la répression», dit David Bosc. «Relever les déluges»: l’injonction est de Rimbaud, cité en exergue, un extrait des Illuminations. «Elles ont été écrites peu après la Commune, on y entend un appel à un sursaut, à reprendre l’élan après le déluge.»


David Bosc, «Relever les déluges», Verdier, 96 p.

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