Scènes

A Lausanne, Philippe Saire sacre son vingtième printemps

Jusqu’au 26 mars, le théâtre Sévelin 36 accueille des chorégraphes d’ici et d’ailleurs pour son festival annuel. Débuts stimulants, jeudi, avec une proposition en équilibre sur la frontière judéo-arabe.

Philippe Saire a un style à lui. Concerné, mais pas accablé. Et ses Printemps lui ressemblent. La manifestation de danse, qui fête ses vingt ans cette année, parle parfois du chaos du monde, mais conserve en tout temps une forme d’élégance et de légèreté.

Jeudi, «We love arabs», spectacle d’ouverture vu à Sévelin 36 en compagnie des autorités culturelles de la Ville de Lausanne et du canton de Vaud, relevait exactement de cette alchimie. L’Israélien Hillel Kogan s’y entend pour jongler entre les statuts de guetteur et d’amuseur. Ce week-end, même climat avec Claire Dessimoz et Marco D’Agostin. La première parle de mémoire du corps («Du bist was du holst»), le second, de la société du spectacle («Everything is ok»). Les deux optent pour des formes astucieuses et réflexives.

La couleur du houmous

Le Houmous est-il un plat typiquement juif ou arabe? Dans «We love arabs», l’Israélien Hillel Kogan attribue à son pays la paternité de la préparation à base de pois chiches. Mais pour mieux la partager avec Adi Boutrous, le danseur arabe que le chorégraphe a engagé pour danser l’impossible réconciliation entre les deux peuples du Proche-Orient. Dit comme ça, on pourrait penser que sa proposition est grave. C’est tout l’inverse. Et c’est sans doute pour cette approche teintée d’ironie et de bienveillance que le spectacle a tant plu au festival off d’Avignon, l’été dernier, et tourne partout depuis.

Arabe et chrétien

La proposition? Les coulisses de la création d’une pièce sur l’identité dont l’enjeu est de montrer que le conflit, tel qu’il est polarisé aujourd’hui, ne reflète pas la multitude d’identités crépitant dans la région. Tout d’abord, commence Hillel Kogan, il a beau «être de gauche», il n’a pas dans ses contacts des «tonnes de danseurs arabes». Autrement dit, explique-t-il, la frontière n’est pas idéologique, elle est pratique. Et ceci même s’il habite dans un quartier multiculturel de Tel-Aviv. Du coup, petite annonce et engagement d’un «danseur arabe» étalon en la personne d’Adi Boutrous. Qu’Hillel considère instantanément comme musulman alors qu’il est chrétien. Premier bug de conditionnement.

Woody Allen dansant

Ensuite, le chorégraphe demande à Adi de «danser ce qu’il est» et non «ce qu’il sait». Et là, très finement, le public assiste à une différence d’approches, révélatrice ou non. Alors que l’Israélien ne cesse d’être au cœur de lui-même, comme un Woody Allen dansant, son collègue arabe et né à Beer Sheva ne se reconnaît pas dans une approche introspective de son art. Mais a-t-il le choix? En lui imposant le jeu de miroir, Hillel Kogan montre avec finesse que le meneur de jeu qu’il est continue à dicter les règles du jeu -pour ne pas dire du «je»… Malin. Et joliment ludique. Peut-être un peu trop. A la fin de ce pas-de-deux qui se termine par une dégustation de houmous, on reste un peu sur notre faim, question profondeur de propos.


Les Printemps de Sévelin, jusqu’au 26 mars, Sévelin 36. Lausanne. www.theatresevelin36.ch

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