Spectacle

Le muscle de l’extase selon Daniel Léveillé

L’artiste québécois cultive la beauté du geste dans des spectacles léchés jusqu’à en être glacés, à découvrir ce week-end à Genève, puis à l’Arsenic à Lausanne. Rencontre avec un chasseur de sensations

Sous le soleil, un petit rapace sort d’un bois mélancolique. Le chorégraphe québécois Daniel Léveillé a l’air farouche de ceux qui volent de nuit de préférence. Il vous guette haut perché dans ses pensées, sur la terrasse d’un bistrot genevois. Cet homme ne se pavane pas, il s’efface, comme si seule comptait l’oeuvre du soir, cette parade à contre-courant des modes où des garçons et des filles croisent leur nudité qui est un peu de leur vague à l’âme.

Les titres de ces pièces sont à eux seuls des tentations: «La Pudeur des Icebergs» ce week-end encore à la Salle des Eaux-Vives à Genève; «Crépuscule des océans» et «Solitudes Solo» dès la semaine prochaine au Théâtre de l’Arsenic à Lausanne.

La mélancolie d’Hercule

Car il faut les voir défiler, ces Hercule sans gloriole, ces cariatides affranchies, enchaînant implacablement des figures qu’on dirait élémentaires. «Solitudes duo», à l’affiche la semaine passée à Genève, commence ainsi: deux garçons en slip s’aventurent sur le plateau vide, rigides comme des fantassins spartiates dans l’hiver; puis sur la vague entêtante d’une musique de cour, l’un porte haut son camarade, comme pour lui faire voir une citadelle au loin; dans un moment, l’un fera la tortue au sol et l’autre se couchera sur cette carapace, de dos, jambes bientôt dressées. Verticalité est le maître mot de Daniel Léveillé.

Des embrassades fantomatiques

Racoleur? Non. Léché jusqu’à en être glacé. Malicieux parfois. Ce déhanché par exemple est une manière de drague inattendue. Et que dire de ces plexus, lyriques à l’improviste quand ils tournent comme l’héliotrope? Mais voici qu’au milieu de ces maîtres-nageurs se glisse une baigneuse en débardeur bleu. Elle chasse l’un des comparses. Autre duo, autre solitude, allez savoir. Mais toujours cette même attraction: une façon d’épouser la peau de l’autre, de se laisser porter, de porter à son tour, d’implorer une étreinte, de la subir de plein fouet.

L’art de Daniel Léveillé, son sillon, tient à ça. Une géométrie charnelle et brute à la fois, suite de pas de deux musclés, d’étreintes sèches, d’embrassades fantomatiques. Un air d’absence dans les visages de ses interprètes comme l’ombre d’un pays perdu. Un lyrisme de fin de partie, irrigué ici par la prière majestueuse de Jean-Sébastien Bach, là par une élégie de Frédéric Chopin, là encore par une guitare au rock fatidique.

Un obsédé de la forme

Daniel Léveillé, 64 ans, est un obsédé de la forme. «J’écris avec le corps, confirme-t-il. Est-ce parce que j’ai commencé des études d’architecture quand j’avais vingt ans à Montréal? Je suis un maniaque de l’espace. Je dispose les interprètes sur scène au millimètre près. Quand tout joue, la scène vibre.»

Mais pourquoi tant de nudité? «Je crée des spectacles depuis quarante ans, je n’étais pas spécialement adepte de cela jusqu’à «Acide, amour et noix», au début des années 2000. Les danseurs répétaient en slip, je voulais qu’on puisse voir comment leurs muscles fonctionnaient. Un jour, j’ai fait un pas de plus et ça a été comme une révélation. Ils étaient entièrement livrés aux spectateurs et ils donnaient envie qu’on les protège.»

La nudité, cette valeur sûre

Le nu est une monnaie à jamais stable. Depuis cette époque, les spectacles de Daniel Léveillé voyagent en Suède, au Danemark, en Italie, en France, dans toute l’Europe. Ce qui séduit sans doute, c’est l’étrangeté de ces présences marmoréennes, leur labeur d’atelier, cette intelligence de la mécanique en somme qui fascinait déjà Praxitèle l’Athénien. Son écriture chorégraphique, il la compare à celle de Marguerite Duras dans «L’Amant». La phrase est courte. Les mots reviennent en ritournelle. Le lexique est économe, comme chez Racine qui n’aurait pas utilisé plus de six cents mots dans toutes ses tragédies.

Daniel Léveillé a la prose entêtée. Il ressasse, il varie, il s’enivre de la prouesse de ses danseurs qui le suivent pour la plupart depuis des années. Faut-il chercher un message? Surtout pas. «J’aspire à l’équilibre et à la beauté. Mes danseurs sont tellement beaux! Mon travail les glorifie. On n’est pas loin de la sculpture classique.»

«Je suis l’incarnation du romantisme»

«Seriez-vous romantique, Daniel Léveillé?» «J’en suis l’incarnation. Beethoven est le compositeur qui me touche le plus.» Dans son studio montréalais pourtant, il répète toujours en silence, parce que le rythme vient de l’enchaînement des pas, souffle-t-il. On l’imagine au travail, attentif comme le rapace dans sa forêt, anticipant une friction, un attelage, un édifice fugitif.

«Au début d’une création, je ne sais jamais où je vais. Autrefois, j’avais des cahiers remplis d’idées, aujourd’hui, je me laisse surprendre.» Avec le temps, le chorégraphe s’est dénudé: ses spectacles surgissent du subconscient, affirme-t-il. Cet homme aspire à quelque chose qui n’a pas de nom: appelons ça l’extase des icebergs.


La Pudeur des icebergs, Genève, Salle des Eaux-Vives, sa à 19h; di à 18h; rens. www.adc-geneve.ch;

Puis à l’Arsenic à Lausanne:

  • Crépuscule des océans, les 14 et 15 mars
  • Solitudes solo, du 21 au 23 mars; rens.www.arsenic.ch
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