Roman

L’indispensable légèreté de l’être

Un premier roman belge, un nom d’auteur italien, une histoire d’amour clandestine et gaie, voici «Joie», pépite littéraire d’hiver

Eros et Thanatos. L’amour et la mort. Y a-t-il des sujets apparemment plus graves, plus pesants, plus torturants même parfois, dans nos vies? En littérature, en tout cas, l’amour est souvent souffrance. Pour qu’il y ait fable, il faut une crise, un obstacle, un détour, même si la fin est heureuse. Quant à la mort, elle suscite chagrin et tristesse, désespoir aussi.

Voici donc un roman bien impudent. Non content de s’intituler tout simplement Joie, le voilà qui traite avec une apparente désinvolture, voire une certaine légèreté des deux thèmes précédents. Avec légèreté certes, mais non sans sérieux au fond, puisqu’il en fait – comme presque toute la littérature – le cœur de son histoire.

Manuscrit

Joie s’ouvre sur un décès. Une fille raconte la mort de son père. «2014. Un matin de septembre. Ensoleillé. Mon père était en train de lire lorsque son cœur s’est arrêté. Comme ça, sans prévenir.» Une mort splendide, triomphante souligne, Elvira, sa fille, pour celui qui disait: «Un bel morir tutta la vita onora» (Une belle mort fait l’honneur de toute une vie). La scène se passe à Rome. Le mort, Gigi – «Giacomo», comme Casanova – est cinéaste. Il a passé 70 ans. Elvira range, fouille, cherche et tombe sur un manuscrit dans les affaires de son père.

«La trame d’un nouveau film»? Il y est question d’une certaine Clara. Tiens? Comme le prénom de l’auteur du livre: Clara Magnani, dont on nous dit simplement qu’il ou elle vit à Bruxelles et que c’est un premier roman. Clara Magnani? Un écho pseudonyme à l’histoire du cinéma italien omniprésent dans le roman? L’héroïne en tout cas porte bien le même nom que l’actrice italienne Anna Magnani et que l’auteure présumée du livre. Mais Elvira continue son enquête et trouve des mails échangés entre Gigi et Clara. Puis, elle ne les trouve plus: effacés. Clara est à l’œuvre, vivante, comprend-elle…

Trois actes

Le roman se déroule en trois actes. L’annonce de la mort et l’enquête d’Elvira, le récit de Gigi, tiré du manuscrit et les mails de Clara Magnani, adressés aussi bien au mort qu’à sa fille (et au lecteur) et qui racontent, de son point de vue à elle, l’histoire de leurs amours.

Ils ne sont pas jeunes Gigi et Clara lorsqu’ils se rencontrent. Leurs vies sont installées. Un mari en Belgique, une femme en Italie, des enfants partout. Ils ne sont donc, en théorie, pas tout à fait libres. Mais ils le sont peut-être d’autant plus du fait qu’ils sont heureux, que leurs vies sont belles et riches. Et pourtant, l’amour les saisit, impérieux, évident, joyeux. A ce stade, Elvira pourrait faire un drame en découvrant son père infidèle, d’autant qu’il y a des antécédents cuisants dont elle se souvient bien.

Libre de s’aimer

Le mari de Clara ou la femme de Gigi pourraient cracher leurs insultes, leur désespoir, leurs lettres jalouses, leurs avocats. Lui et elle pourraient se déchirer: différence d’âge, distance géographique, langue – elle parle français, lui italien, souvent ils convoquent l’anglais – métiers – elle est critique de cinéma, il est cinéaste. Mais non. Rien. On attend en vain le drame, la fêlure, la brouille, le chagrin. Rien. Rien que de la joie des instants savourés, de l’attente impatiente et gaie, des abandons purs. Comme si ces amoureux-là, sûrs de leurs sentiments et de leurs vies, étaient libres de s’aimer tout simplement.

Mentir ou non

Bien sûr, dira-t-on, la vie leur est facile. Ils peuvent prendre l’avion, se retrouver, dîner sur des terrasses à Rome, nager le long des côtes sardes. C’est vrai, il y a un parfum de vacances dans leur relation. Mais ce qui est beau et qui touche, dans le livre, c’est cette décision du bonheur: soyons heureux sans faire de mal à personne, un point c’est tout. Mentir ou ne pas mentir? Ils ne sont pas tout à fait d’accord là-dessus, mais qu’importe. Ils sont libres, libres d’eux-mêmes et respectueux de tous.

Les histoires d’amour, on en parle au début et à la fin. Mais on ne raconte jamais le milieu. C’est pourtant très beau, cette poésie du milieu.

Voilà pourquoi, c’est un grand plaisir de lire Joie. Même si, par moments, l’auteure ou l’auteur masqué(e) appuie un peu trop sur les singularités de ses deux amoureux: convoquant des termes de magazines pour – «mature love» puisqu’ils ne sont plus jeunes ou «womanizer» pour dire les penchants donjuanesques de Gigi, «polygamie» et «polyandrie» pour justifier les choix des personnages. Des précisions peu utiles. Des réflexions parfois un peu envahissantes.

Mais ce n’est pas rédhibitoire, loin de là. Dans le fond du décor, le penseur Antonio Gramsci, que le cinéaste a raconté dans ses films, se promène. Sa présence fantomatique rappelle, en sourdine, que l’amour et le respect peuvent aussi être choses politiques. Et que la légèreté que les personnages mettent très sérieusement en œuvre dans leurs amours, est aussi une manière de ne pas se rouler complaisamment dans les vagues de l’adultère petit-bourgeois.


Clara Magnani, «Joie», Sabine Wespieser, 176 p.

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