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Une fresque irlandaise d’aujourd’hui

Donald Ryan campe «Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe» à la campagne, là où la crise frappe

Pour savoir pourquoi la «Verte Erin» a parfois des idées bien noires, pour comprendre comment le «Tigre celtique» a fini par être terrassé par une crise redoutable, il faut lire Paul Lynch, Colin Barrett, Claire Keegan, Dermot Bolger et, maintenant, Donal Ryan, né en 1976 à Tipperary. Dans un premier roman traduit en 2015 chez Albin Michel – «Le Cœur qui tourne», finaliste du Man Booker Prize –, ce franc-tireur à la prose fortement tourbée donnait la parole à 21 narrateurs qui, à tour de rôle, décrivaient l’agonie des campagnes irlandaises, lorsque l’éphémère miracle économique fit place à un désarroi politique – et moral – sans précédent.

Souffre-douleur du coin

Avec «Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe», Donal Ryan navigue dans les mêmes eaux, toujours très troubles. Mêlant le parler le plus cru à la fresque sociale, son roman s’égrène sur les 12 mois d’une même année, au début du XXIe siècle, dans un village de l’Irlande profonde.

A la coopérative, on a engagé comme magasinier Johnsey, 24 ans, un garçon fragile, couvé par ses parents, un peu simplet et vulnérable, «pauvre idiot solitaire qui ne fait que décevoir les gens». Pas étonnant qu’il soit le souffre-douleur du coin, celui dont on se moque parce qu’il n’ose pas parler aux filles et parce que, les jours de congé, il reste cloîtré dans la ferme familiale.

Promoteurs immobiliers

Cette ferme, Johnsey va en hériter à la mort de ses parents, de quoi devenir désormais l’objet de toutes les convoitises d’une communauté affreusement jalouse, à commencer par Siobhan, l’infirmière qu’il a rencontrée à l’hôpital après avoir été passé à tabac par une bande de loubards pintés à la bière. Et lorsque des promoteurs immobiliers lui proposeront de lui acheter ses terres – avec la promesse mensongère de sauver la région du marasme économique –, il refusera farouchement de les vendre, par loyauté et par fidélité envers ses parents.

«Non, il ne veut pas céder ces terres qui les ont nourris. Il ne veut pas qu’on engloutisse sous le béton des années de dur labeur», écrit Donal Ryan, qui raconte comment, au fil des mois, son héros deviendra le bouc émissaire du village, après en avoir été la tête de Turc.

Libéralisme débridé

Alternant les monologues intérieurs de Johnsey et les tableaux de l’Irlande rurale, au rythme du calendrier agricole, ce roman dénonce l’avidité qui peut soudain frapper une communauté, lorsqu’elle n’a plus de ressources et que des marchands de mirages lui promettent un avenir meilleur. Comment défendre ses convictions, dans un tel contexte? Comment résister et garder la tête haute quand on a été constamment humilié, comme Johnsey?

Réponse dans ce roman parfois très violent où Donal Ryan fustige au passage le libéralisme débridé qui a coûté si cher à l’Irlande des années 2000: un cinglant réquisitoire, doublé du portrait d’un réfractaire au cœur pur.


Donal Ryan, «Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe», trad. de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso, Albin Michel, 290 p.

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