Livres

Drame dans un jardin italien

Sous une trame d’apparence anodine, Josipovici organise un chassé-croisé autour du souvenir d’aïeuls disparus dans le génocide des Juifs

Ben et Rick promènent le chien dans une banlieue bucolique de Londres. Le chien va et vient, renifle, disparaît dans les buissons. Les amis bavardent. Ben raconte ses vacances, les embouteillages, les disputes, la rupture avec Sand, le soulagement. Un peu plus tard, ils sont chez Rick. Francesca a préparé le dîner. Robert, le fils du couple, pose plein de questions. Quel âge a-t-il? On ne sait pas, l’âge des questions. Il chipote le gratin dans son assiette. La conversation va et vient, s’interrompt, on est dedans, c’est très ténu. Comme «t’es nu»? demande Robert. On l’envoie au lit.

Plus tard, en buvant son café, Ben parle d’une femme, rencontrée à l’hôtel, dans les Dolomites, d’où il a envoyé à ses amis la même carte que l’an dernier. Le chien voudrait ressortir, ce n’est pas le moment. Au lit, Rick parle à Francesca de cette femme, le couple se dispute un peu à propos de l’instabilité de Ben. Et le chien? Il est sorti avec Veronica, la fille. Assez longtemps? On espère que oui. Dans le jardin d’un hôtel est presque entièrement composé de dialogues, ils se croisent, s’interrompent. Apparemment anodins, ils sonnent formidablement juste.

Femme seule

Le Britannique Gabriel Josipovici est un maître de l’allusion, du non-dit. Il sait égarer le lecteur pour l’attirer au cœur caché de ses fictions habiles, voir les fascinantes Variations Goldberg (2014) ou Infini. Histoire d’un moment (2016), qui évoque le musicien Giacinto Scelsi. Ici, le thème semble mince, les soucis amoureux d’un petit-bourgeois anglais en vacances en Italie, mais pas loin de l’Allemagne et de l’Autriche, à voir les touristes buveurs de bière. Le récit avance et recule dans le temps: parfois, on suit le vacancier en live, parfois, de retour à Londres, il se confie à Francesca ou à Rick, sollicite leur avis. Il les encombre un peu de sa présence, surtout Francesca, qu’on sent agacée de ses atermoiements sentimentaux. C’est, devine-t-on, qu’il l’a courtisée, il y a longtemps, avant Rick. La même scène peut se répéter, vécue ou racontée.

Ainsi, ces vacances dans les Dolomites, ratées dès le début. Sandra, l’ex-compagne, supporte mal la montagne, elle s’ennuie, les Italiens ne savent pas faire le thé, avec leur eau tiède et leurs sachets. Pendant qu’elle boude, il passe de plus en plus de temps avec Lily, une femme seule, avec laquelle ce novice entreprend une randonnée épuisante qui le laisse rétamé et heureux. C’est l’acmé du livre, le seul moment aussi où le langage tient peu de place, ils sont trop fatigués pour parler. Mais que se passe-t-il dans leur tête?

Souvenirs d’avant-guerre

Lily, la randonneuse, revient de Sienne, où elle a aimé les deux petits tableaux qui sont les premiers paysages de la peinture. Il est d’accord sur ce point. Elle hésite à lui raconter ce qu’elle allait faire d’autre que d’admirer la mosaïque d’Absalon. A ce stade, on pourrait se croire dans un remake contemporain de Henry James, d’ailleurs Ben tente de lire Les Ambassadeurs. Mais un souvenir familial de Lily fait irruption. Il est lié à sa grand-mère maternelle, émigrée en Angleterre avec sa famille, des Juifs de Constantinople – (d’Istanbul, rectifie Francesca qui aime avoir raison).

Jeune fille, en villégiature avec ses parents, cette grand-mère avait vécu, dans le jardin de l’hôtel de Sienne, un moment décisif de sa vie. Ou qui aurait pu l’être. Elle avait passé quelques heures dans ce havre de fraîcheur, au cœur de la canicule, avec un jeune musicien de Trieste, lui aussi en vacances avec sa famille, des Juifs du Levant, eux aussi (et comme la famille de l’auteur). Et si chacun s’est marié de son côté, il n’a jamais cessé de lui écrire. Jusqu’à ce que lui et les siens disparaissent dans la tourmente.

Confidences

Une tragédie individuelle au sein de la violence mondiale de la Seconde Guerre. Lily a eu besoin de voir ce jardin, pour tenter de savoir d’où elle venait, ou aurait pu venir. Mais fallait-il évoquer cette histoire devant un tiers, se demande-t-elle? Pourquoi, avec quels mots? Elle doute même d’avoir trouvé le bon hôtel. Ben est troublé. Il rapporte ces confidences à ses amis: que doit-il en faire? Pragmatique et brutale, Francesca trouve qu’on pourrait cesser de se servir du passé pour excuser les échecs individuels. Sand est partie retrouver son emploi à l’Office pour la commercialisation des œufs. Lily a rejoint son ami Frank et surtout la chienne Bess. Restera-t-elle?

Ben finira-t-il par prendre une décision? On ne sait pas. Comme on ne sait rien de l’aspect physique de ces gens, de leurs travaux, de leur vie en notre absence. Jamais on ne les surplombe, on est là, au milieu d’eux, à chercher le sens de la vie. Et alors qu’il ne se passe presque rien, c’est passionnant.


Gabriel Josipovici, «Dans le jardin d’un hôtel», trad. de l’anglais par Vanessa Guignery, Quidam, 160 p.

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