Hommage

Chuck Berry, l'inventeur de la jeunesse

Le musicien américain avait 90 ans. Et il chantait depuis plus de 50 ans «Johnny B. Goode»

Il n’était déjà plus qu’un vieux rockeur, l’oxymore. On le voyait parfois ressurgir sur scène, avec son manager dans la coulisse, tendu comme une guitare, le sang glacé. Chuck Berry était en casquette de marinier, en chemise de paillettes, il pouvait commencer ses hymnes sur le mauvais accord et ne se rendre compte de rien si son bassiste ne replaçait pas sa main sur la bonne case.

Son public montait parfois sur scène; ils dansaient le twist comme ils le pouvaient, ils se souvenaient de leur propre histoire. Et, à la fin, Chuck exécutait sa marche de canard, la danse qui avait fait de lui un objet sexuel sur cinq continents au moins. Depuis plus de vingt ans, Chuck n’était plus que sa propre ombre grimaçante. Mais il était là, encore, comme l’inventeur indiscutable d’un nouvel âge nommé jeunesse.

Difficile de mesurer exactement quelle fut sa contribution sur l’odyssée du rock’n roll (fondamentale, sans doute), sur la conquête par une minorité du «mainstream» américain puis mondial ou sur l’idée même et le statut de la pop culture. Mais ce qui ne fait pas un pli, c’est que ce natif du Missouri, coiffeur et cosméticien de formation, arrivé presque par hasard et sur le tard à la notoriété, a participé à l’invention d’un état intermédiaire, plus ou moins long, entre l’enfance et l’âge adulte. Dès le milieu des années 1950, avec «Roll Over Beethoven», «Rock and Roll Music» et surtout «School Day» qui fondait une contreculture juvénile, Chuck Berry a su conceptualiser mieux que quiconque, non seulement les émotions neuves de son public, mais le marché neuf qui s’annonçait.

Désir irrépressible de liberté

D’un geste impérieux et lascif de la main droite, Chuck Berry a créé Elvis Presley, mais aussi les Rolling Stones, les Beatles, les Beach Boys et tous leurs enfants plus ou moins abâtardis. Antihéros parfait, voleur de voitures, érotomane encombrant qui avait posé des caméras dans les toilettes des femmes de son bar, Chuck Berry a su incarner dans son corps mais aussi dans ses riffs mille fois reproduits le désir irrépressible de liberté, la sexualité sans la reproduction, l’appétit d’une société post-raciale. Il lui suffisait d’entonner son cantique orgiaque, «Johnny B. Goode», pour que les teenagers de l’Amérique blanche aient le sentiment instantané de ne jamais plus se trouver rien de commun avec leurs parents. Chuck était la menace et la révélation, il était le soufre et le rire. Il était l’odeur incomparable du nouveau monde qui se profilait.

Souvent décrit par les milieux conservateurs comme un génie faustien, le corrupteur ultime, Chuck Berry a aussi tissé des liens entre des histoires qui ne se regardaient jamais. Son tube monumental, «Maybellene», produit en mai 1955 par Leonard Chess, était en réalité une pure complainte de hillbilly, de proto-country blanche, un fruit tombé de l’arbre irlandais. Repéré par Muddy Waters, le chaînon manquant entre la mémoire campagnarde des Noirs sudistes et les nouveaux urbanisés, Chuck Berry avait griffonné pour sa chanson quelques vers salés, qui traitaient essentiellement de gros moteurs et de belles carrosseries. Chuck Berry a su concentrer les leçons du blues, de toutes les traditions de chansonniers en Amérique, et de les débarrasser de leur imaginaire rural ou trop explicitement racial. Il a inventé sans même peut-être le savoir une langue américaine. Universelle et rebelle.

Déplacer les frontières

«Shakespeare du rock’n roll» selon Bob Dylan, Chuck Berry a offert un mode d’emploi pour ceux qui l’ont suivi: un répertoire de gestes, de poses, d’accords, de textures, de lexiques et d’audace. Les Beach Boys lui ont piqué sont «Sweet Little Sixteen» pour accoucher de « Surfin’ USA». Angus Young d’AC/DC a annexé sa «duck walk». Mick Jagger n’a jamais cherché que son adoubement. Il était la source, parfois incomprise, souvent sous-estimée, d’un raz-de-marée culturel dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences.

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Il était né en 1926 à Saint-Louis, Missouri et il est mort le 18 mars 2017 à Saint-Charles, Missouri, à quelques kilomètres de là seulement. Entre ces deux dates, une conquête éperdue, sa guitare partout, sur toutes les scènes du monde entier, face à des jeunes filles qui hurlaient et des garçons qui piétinaient. L’étrange tension entre cette obstination dans l’enracinement (Chuck Berry était profondément resté ce Noir du Sud) et la vocation à déplacer les frontières identitaires, culturelles, sexuelles.

Il était un notable, mille fois primé, pensionnaire régulier de la Maison-Blanche; personne n’osait plus lui reprocher de détourner qui que ce soit du droit chemin. Chuck était devenu un patrimoine, sa révolution était assimilée et la jeunesse incendiaire qui constituait alors son public s’était depuis longtemps transformée en part de marché. Dans son autobiographie de 1987, il traitait finalement assez peu de musique, il se défendait des procès en pédophilie, en violation des lois fiscales, il passait énormément de temps à vouloir se racheter une conduite alors qu’on aimait rien tant en lui que le débordement. Lui qui avait passé sa vie à hurler, il se voyait comme un malentendu.

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