Cinéma

Lucas Belvaux: «La lutte des classes existe, c’est un fait»

La tradition du cinéma politique reste vivace en France, comme en témoigne «Chez nous», un film qui démonte 
la stratégie électorale d’un parti d’extrême droite ressemblant furieusement au Front national

Dans une petite ville du nord de la France, Pauline (Emilie Dequenne) est approchée par le Rassemblement national populaire pour se présenter en tête de liste aux élections municipales. Infirmière à domicile, confrontée quotidiennement à l’injustice sociale, la jeune femme, d’abord surprise, saisit l’occasion d’améliorer les choses – et déchante rapidement.

Transposition transparente des stratégies électorales du Front national, avec la pétulante Agnès Dorgelle en Marine Le Pen, Chez Nous montre comment l’extrême droite acquiert de la respectabilité en troquant les Doc Martens contre les mocassins, en disant «racaille» plutôt que «bougnoule». Cinéaste engagé, Lucas Belvaux évoque son film.

Le Temps: C’est un sentiment d’urgence qui vous a poussé à consacrer un film au Front national? 

Lucas Belvaux: Oui. Moins une urgence électorale, parce que j’ai commencé à écrire le film il y a deux ans, qu’une urgence face à la montée d’un discours insupportable, violent, brutal, faux. Il n’était pas possible de laisser se banaliser le Front national sans rien dire. C’est aussi notre rôle de cinéaste.

– Chez Nous a-t-il eu un déclencheur particulier?

– J’ai tourné mon film précédent, Pas son genre, à Arras. Les sondages y donnaient alors entre 30 et 40% d’intentions de vote pour le Front national. Statistiquement, entre 30 et 40% des figurants votaient pour le FN; or ils étaient tous très sympathiques et agréables… J’ai rapidement trouvé le personnage de Chez Nous: ce serait une infirmière, dans le Bassin minier. La forme m’est venue en lisant Le Bloc de Jérôme Leroy, qui parle de l’extrême droite d’une façon extrêmement juste et agréable à lire. Jérôme a été conseiller sur le film. En parallèle, je faisais des recherches. Je me suis beaucoup promené dans la fachosphère. Je vous épargne les détails, c’est affreux…

– La fiction est-elle une arme plus redoutable que le documentaire?

– Oui. L’expérience nous a appris que les documentaires sur ce sujet n’avaient finalement pas changé grand-chose. C’est comme le travail des journalistes: toujours très bien fait, il ne fonctionne plus vraiment. La fiction permet de faire une synthèse de l’histoire du parti, de le remettre dans une perspective historique. Elle garde une distance raisonnable avec les personnages. Dans un documentaire, les intervenants s’expriment en leur nom propre. Un personnage de fiction permet de se projeter plus facilement, il y a une catharsis possible. Avec la fiction, on utilise les mêmes armes que les populistes. Ils racontent des histoires, sans avoir notre légitimité. Tout le monde sait qu’on raconte une fiction. Alors qu’un parti politique est censé dire la vérité.

– La fiction n’implique-t-elle pas un risque de simplification à travers des personnages emblématiques?

– Agnès Dorgelle évoque Marine Le Pen. Ce personnage est finalement moins caricatural que son modèle. Le discours de Nantes du 26 février, par exemple: si je l’avais écrit et mis dans le film, on aurait dit que je caricaturais.

– Les Cahiers du Cinéma ont sorti en 2015 un dossier déplorant la disparition du cinéma politique en France. Vous souscrivez à ce verdict?

– Il n’y a plus beaucoup de cinéma politique, mais du cinéma social qui est une autre manière de faire du cinéma politique. Ceci dit, la façon dont les Cahiers ont traité Chez Nous n’encourage pas à faire des films politiques. En France, le film politique français s’attire toujours des critiques négatives: pas assez ceci, trop cela, trop schématique, etc. Mais bon, même le cinéma social est attaqué. Il y a quelques années, un journal disait que le cinéma français devait arrêter de faire des films dans des arrière-cuisines avec des filles à cheveux gras… C’est compliqué de parler d’aujourd’hui.

– En même temps, des films engagés dans des causes économique (Merci Patron!) ou écologique (Demain) ont une dimension politique…

– C’est du cinéma documentaire, du cinéma d’intervention, surtout Merci Patron! – que j’aime beaucoup par ailleurs. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Le cinéma documentaire ou militant s’adresse à sa chapelle. Je ne le reproche pas, c’est utile, on en a besoin. Mais j’ai l’impression que la fiction permet d’élargir l’audience et de mettre en relation l’intime et le politique

– Tous vos films sont politiques dans le sens où ils ont tous une plus-value citoyenne – 38 Témoins sur le courage civique, Pas son genre sur l’engagement… Etes-vous un cinéaste politique?

– Oui, je fais de manière générale un cinéma politique ou citoyen parce que j’ai envie de partager les questions que je me pose.



– En 2005, La Raison du plus faible ramenait sur l’écran la classe ouvrière. Aujourd’hui, la lutte des classes est-elle finie?

– Plus personne ne s’en revendique, mais la lutte des classes existe. C’est un fait, pas une idéologie. Les délocalisations, la part des actionnaires et celle des salariés ou des investissements… Les intérêts des uns sont plus que jamais opposés aux intérêts des autres. On est dans une lutte des classes extrêmement dure. Mais plus personne ne veut construire un programme politique là-dessus. C’est là le problème. Il découle d’une certaine victoire idéologique des populistes qui, depuis le 19e siècle et le général Boulanger, disent «ni de droite ni de gauche». A la lutte des classes, on substitue l’idée qu’il n’y a qu’un seul peuple englobant le prolétariat, la bourgeoisie, le patronat, la noblesse, et ayant les mêmes intérêts… Ce peuple théorique est obligé de trouver des ennemis à l’extérieur, comme la presse, ou les immigrés… Le populisme a toujours besoin de désigner des ennemis pour garder sa cohérence et son unité.

– Quand Florian Philippot, vice président du FN, déclare que votre film est «absolument inadmissible», c’est une validation inespérée des qualités de Chez Nous?

– Ha ha ha! Non parce que hélas! il a dit ça sans le voir. C’est de bonne guerre et de mauvaise foi. Sa réaction ne m’a pas surpris. Elle s’adresse aux électeurs, aux militants, aux sympathisants. Elle est assez révélatrice du caractère autoritaire et totalitaire du parti. Quatre personnes disent à tout le monde ce qu’il faut penser…

– Un film a-t-il le pouvoir de changer le monde?

– Un film non. Mais un film, plus un livre, plus une pièce de théâtre, plus de nouveau un film… La culture influe sur le long terme. Elle a besoin de la réflexion. C’est son intérêt par rapport au monde dans lequel on vit et où tout accélère. Un événement chasse l’autre, on ne vérifie plus les informations, les gens ne prennent plus le temps de lire les journaux. Des sites d’information donnent le temps de lecture à côté du titre… Tout doit aller vite. C’est difficile de lutter en direct. En revanche la culture avance sur un temps plus long. Oui, les films changent les choses, bien sûr…


Cinéma sans conscience politique n’est que ruine de l’idéal républicain

La France préfère la comédie aux films politiques. Ceux-ci prolifèrent pourtant, tournés vers l’anecdotique plutôt que la résistance

Naguère, le ronron de la Nuit des Césars était rompu par une gueulante de Jean-Pierre Bacri rappelant le statut précaire des intermittents du spectacle. Puis le sympathique râleur s’est raréfié et le cinéma français a semblé se confire définitivement dans l’autosatisfaction. L’esprit d’insurrection est revenu en force le 24 février dernier quand François Ruffin a reçu le césar du Meilleur film documentaire pour Merci Patron! Un hilarant brûlot attaquant frontalement Bernard Arnault, CEO du groupe LVMH, champion des délocalisations dans le Nord. Tremblant de colère, l’insurgé amiénois a rappelé quelques vérités économiques et incité François Hollande à se «bouger le cul» pendant la fin de son mandat pour pourfendre son ennemi, la finance (vieille promesse électorale…).

Le cinéma français n’a jamais été trop porté sur la politique. Au pays de Louis de Funès, la comédie est le genre roi. Quand les Américains sidèrent par leur promptitude à traiter l’actualité sur le grand écran (Les Homme du Président sort un an après le scandale du Watergate), les Français traînent la savate.

Théâtre d’ombres

En septembre 2015, Les Cahiers du Cinéma stigmatisent l’apolitisme de la cinématographie nationale. Ils mettent en une Vincent Cassel et François Cluzet, godelureaux en goguette dans Un Moment d’égarement, affichant sur leurs T-shirts «Le vide politique du cinéma français» et ouvrent un dossier à charge d’une grande densité dialectique. Il n’y est pas question d’absence mais de vide. Ce ne sont pas les motifs politiques qui manquent, mais une conscience, sauf chez Robert Guédiguian (Les Neiges du Kilimandjaro) ou l’inusable Godard (de La Chinoise à L’Adieu au langage…). Pasolini, Fassbinder, Ken Loach, font des films qui parlent pour tous, alors que Jacques Audiard (Dheepan) ou Stéphane Brizé (La Loi du marché) manquent cruellement d’«énonciation collective».
Sinon les films consacrés à l’exercice du pouvoir prolifèrent.

Le Promeneur du Champ-de-Mars, de Robert Guédiguian (2005) évoque le crépuscule de François Mitterrand, La Conquête, de Xavier Durringer (2011) l’ascension de Nicolas Sarkozy. Avec Pater (2011), Alain Cavalier propose un essai sur le lien entre le Président (joué par lui-même) et son Premier ministre (Vincent Lindon). Et dans Quai d’Orsay (2013), Bertrand Tavernier plonge dans l’usine à gaz du Ministère des Affaires étrangères.

Elever les cœurs

L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schoeller (2011), qui suit l’action d’un ministre contraint d’œuvrer contre ses convictions, trouve grâce aux yeux des Cahiers selon lesquels il s’agit d’«un grand film politique sur l’évanouissement de la politique là où son théâtre d’ombres perdure ainsi que ses fantômes – ces hommes politiques zombies mués en politiciens gérant leur carrière».
«Quand viendra un cinéma qui nous donnera des armes? Qui élèvera les cœurs plutôt que remuer les tripes?», s’interroge le magazine. Lucas Belvaux, avec Chez nous, donne des outils pour comprendre la mécanique de l’extrême droite. François Ruffin engendre le mouvement Nuit debout avec Merci Patron!. Cyril Dion et Mélanie Laurent fédèrent les énergies et les passions avec Demain, un documentaire écologique, donc forcément politique.


En revanche, Made in France, de Nicolas Boukhrief, qui met en scène l’infiltration d’une cellule djihadiste, devait sortir en novembre 2015. Sa sortie est repoussée, puis annulée. A la suite des attentats du 13 novembre, Paris est une fête, de Bertrand Bonello, est retitré Nocturama. Ce film retraçant le parcours de jeunes révoltés a enregistré un cuisant échec commercial.

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