Carnet noir

Trisha Brown, un don du ciel

La chorégraphe américaine a défié la gravité et inventé un geste d’une fluidité affolante. Cette artiste qui n’aimait pas les cadres s’est éclipsée à 80 ans

Cette femme avait la passion du ciel. Trisha Brown était funambule à sa façon intellectuelle. Elle voulait que ses danseurs défient la pesanteur, qu’ils se fassent félins sur les toits des buildings new yorkais, qu’ils échangent des signes à hauteur d’albatros, qu’ils se moquent du vide. Cette période aérienne recouvre les années 1960-1970. Trisha Brown, qui est née en 1936, est alors l’infante rebelle de la Judson Church Theater, ce repaire où se forme toute une jeunesse merveilleusement agitée qui balaie les canons du ballet et du théâtre.

L’infante rebelle des années 1960

Trisha Brown vient de s’éteindre à San Antonio au Texas, à 80 ans. C’était un courant alternatif. Comme Steve Paxton, comme Merce Cunningham, comme Simone Forti, elle a imprimé sa ligne à elle, fluide jusqu’à l’hypnose, abstraite et sensuelle, cérébrale et électrique aussi. Elle avait appris jeune qu’extrême rigueur et liberté font la paire, auprès du compositeur Robert Dunn qui poussait ses élèves à s’affranchir des cadres institutionnels, à refuser les diktats du goût; auprès aussi de cette enchanteresse à l’esprit hippie qu’était Anna Halprin, cette danseuse qui invitait ses disciples à intégrer des actions quotidiennes.

Danse dans les parcs

Trisha l’échevelée aura donc commencé par braver la pesanteur sur les corniches des immeubles. Dans ces mêmes années 1970, elle et ses danseurs surprennent les badauds dans les parcs, les amateurs de petits fours dans les galeries, les esthètes du dimanche dans les musées. L’espace, disait-elle alors, est la seule question qui compte. Elle le veut sans entraves, sans frontières lisibles, ouvert à une grammaire en apparence élémentaire: ses interprètes donnent du poids à des gestes banals.

Le tumulte heureux des corps

Changement de relief au début des années 1980. Trisha Brown est reconnue, admirée, recherchée. Comme sa contemporaine Lucinda Childs, elle est invitée à travailler dans de grands théâtres. Désormais, elle collabore avec des plasticiens renommés, l’incontournable Robert Rauschenberg notamment qui contribue au légendaire «Set and Reset», sur une musique entêtée de Laurie Anderson. Danseuse proche de la compagnie à l’époque, la Genevoise Odile Ferrard se souvient de ce mouvement brownien: «Tout était organique, il n’y avait aucune rigidité dans cette danse, c’était cérébral et physique à la fois. La complexité de Trisha Brown était ludique.»

Ses pièces faisaient du bien, c’était physique. Elles fluidifiaient, elles excitaient, elles dilataient l’espace intérieur du spectateur. Trisha Brown, diminuée depuis plusieurs années, disait qu’elle aurait voulu voler. Sa danse était cosmique aussi pour ça.

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