Musique

D’île en île, Haïti dans les yeux de Yilian

La chanteuse et violoniste cubaine Yilian Cañizares jouait il y a quelques jours au festival de jazz de Port-au-Prince. Installée à Lausanne depuis quinze ans, elle y était l’ambassadrice d’une Suisse créole. Reportage

Sur la place Boyer, les vendeuses de bière font la navette entre les gradins de béton. Les grosses voitures climatisées tournent cent fois avant de trouver un coin où se parquer; ceux qui sont venus à pied ou en moto-taxi dansent déjà. Une jeune femme, chevelure fauve, petite robe de créolité hollywoodienne, entre sur cette scène à ciel ouvert. Elle annonce un hymne cubain, adressé à une déesse yoruba qui veille sur les violonistes et les eaux douces. Face au public haïtien, Yilian Cañizares n’a pas besoin d’expliquer quoique ce soit. Les dieux africains, dans cette mer caraïbe, s’appellent d’une île à l’autre. Quelque chose tressaille dans la foule. Festival International de Jazz de Port-au-Prince, onzième du nom.

C’est un pays dont on ne parle que lorsqu’il va très mal – s’il va juste mal, cela ne suffit plus. Haïti, ses tremblements de terre. Haïti, ses ouragans. Haïti, sa crise politique continue. Il paraît presque obscène, pour certains, d’imaginer qu’il y ait sur ce petit lambeau de terre à une heure et demie de Miami des gens assez fous pour investir dans la culture, mettre en place un festival et même y inviter des gloires du jazz international. Joël Widmaier et Miléna Sandler, des figures de la musique et de la cité, sont partis de deux postulats assez simples. Premièrement, qu’il vente ou qu’il pleuve, cette île est mélomane par essence; et deuxièmement, pour changer l’image du pays, il faut lui offrir d’autres modèles de reconnaissance que la tragédie.

Tour de Babel

Ainsi, pendant une semaine début mars, l’immense pianiste panaméen Danilo Pérez, le héros cubain Gonzalo Rubalcaba, mais aussi la batteuse française Anne Paceo ou le trompettiste de La Nouvelle-Orléans Christian Scott, tous ont débarqué à l’aéroport Toussaint Louverture de Port-au-Prince, face à un orchestre de troubadours qui chantaient pour eux Haïti Chérie. La plupart d’entre eux ont joué sur des scènes gratuites, face à des publics mélangés; beaucoup d’étudiants, en particulier dans l’Université Quisqueya. Ils ont confronté leur imaginaire haïtien au réel haïtien. Et il était tentant, dans cette année où la Suisse avait été choisie comme invitée d’honneur, de suivre Yilian Cañizares, violoniste et chanteuse née à La Havane et installée en Suisse depuis quinze ans.

Elle revenait tout juste d’une tournée indienne, avant de repartir pour la Thaïlande avec le pianiste François Lindemann. Yilian Cañizares est une fierté nationale, pour plusieurs nations. Formée à Cuba par une professeure russe qui lui a fait aimer Bach, puis à Caracas où elle a peaufiné sa culture caraïbe et symphonique, elle a débarqué à Fribourg puis à Lausanne; elle y a parachevé ses études classiques mais aussi découvert le jazz. Elle a publié avec son ensemble quatre albums – dont le très beau Invocación – et vient d’enregistrer en duo avec le maître du piano afro-cubain Omar Sosa, tandis que l’Orchestre de chambre de Lausanne se prépare à interpréter ses compositions. Autant dire qu’on commence tout juste à entendre parler d’elle.

Son orchestre est une tour de Babel. Un pianiste allemand, Daniel Stawinski, qu’on croirait sorti d’une faculté de chimie mais qui maîtrise comme presque personne le contrepoint latin. Un bassiste remplaçant, Childo Tomas, géant débonnaire qui officie en général chez Omar Sosa et qui rameute avec lui les esprits de son Mozambique natal. Et puis un batteur lausannois à l’accent vaudois, Cyril Regamey, spécialiste des transports publics suisses, dont il cultive l’étrange passion, des légumes bio et surtout de la pulsation cubaine qui l’a pris pour enfant adoptif. Yilian: «Quand l’ambassade suisse d’Haïti m’a contactée pour représenter la Suisse à Port-au-Prince, avec mes musiciens venus de partout, j’ai été fière. Je me suis dit que c’était un joli signe. Oui, la Suisse c’est aussi une Cubaine qui joue du violon.»

Ni explication, ni protocole

Yilian a grandi dans une ville de proximité, violemment créole comme Port-au-Prince, mais qui semble aux antipodes à bien des égards. Entre Cuba et Haïti, des naissances partagées, une africanité métisse, presque des jumelles qu’on aurait séparées à la naissance pour une expérience de laboratoire. D’un côté, la puissance de la révolution, les services publics même lorsqu’ils sont défaillants, l’excès d’Etat. De l’autre, l’absence crasse d’Etat, les organisations internationales qui se substituent à lui et le néolibéralisme porté à son point d’incandescence. Quand elle débarque à Port-au-Prince avec ses mémoires havanaises, Yilian remarque les détritus partout, l’absence de poubelles: «C’est quelque chose qu’on n’imagine pas à Cuba. Personne ici n’a l’air de prendre en charge l’espace public.»

Petit matin solide, des embouteillages sur la route de Canapé Vert qui mène à la fondation Fokal en bas de la ville. Yilian Cañizares et son groupe mènent un atelier face à de jeunes musiciens haïtiens qui ne demandent que ça. On ne s’encombre pas d’explications, ni de protocole. Regamey, entouré de mille percussions, ouvre la clave, ce rythme fondamental de la musique cubaine. Dix, quinze étudiants saisissent maracas, cloches, tambours; un bassiste s’avance, le pianiste allemand est remplacé par un pianiste haïtien et rien ne change. Des chanteuses prennent le microphone, elles improvisent en espagnol ou en créole. La petite scène est bondée. Un vieux saxophoniste donne un solo de swing terrassant. «Nous avons tous grandi avec cette musique, dit une violoniste. Elle fait partie de notre ADN.»

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En général, quand on donne des ateliers en Europe, il faut expliquer notre tradition. Il faut passer par la tête.

Yilian: «En général, quand on donne des ateliers en Europe, il faut expliquer notre tradition. Il faut passer par la tête. Ici, le pont est immédiat. J’ai l’impression, quand j’entends ces voix, de retrouver des sœurs.» Plusieurs fois cette impression se reproduit, d’une manière subtile. Entre les murs de la galerie El-Saieh, héritée d’un musicien haïtien qui enregistrait des rumbas avec le pianiste cubain Bebo Valdés. Sur la terrasse de l’hôtel Oloffson, immense bâtisse blanche aux statues vaudoues, quand le bassiste Childo Tomas entonne sur un clavier de pouce un chant d’Afrique orientale qui ressemble comme deux sourires à une prière caraïbe. Face aux bandes à pied, ces orchestres aux trompes artisanales, qui déambulent dans les parages de Pâques et qui rappellent à Yilian autant La Nouvelle-Orléans où vivent ses parents que les fanfares de l’Orient cubain.

Chanter la métamorphose

Au fil des jours, pour Yilian, Haïti n’est plus ni un épouvantail brandi ni seulement un symbole de libération pour les peuples colonisés: «J’ai grandi bien sûr avec des images contradictoires. On nous disait à l’école que Haïti avait été pionnière pour toutes les révolutions d’esclaves. Mais on voyait bien que quelque chose s’était détraqué sur le chemin.» Une après-midi, la musicienne se retrouve dans les profondeurs bidonvillisées de la Grand-Rue de Port-au-Prince, face à des montagnes d’art sédimenté. Chez les sculpteurs de La Grand-Rue, le collectif Atis Rezistans qui a déjà eu les honneurs de La Biennale de Venise notamment, elle découvre des Samothrace de récupération, des Vénus de pneus et de ferraille, des esprits vaudous empilés et des crânes repeints de paillettes.

Derrière la beauté, elle lit aussi la précarité qui l’obsède et la submerge. «Je vis dans un pays où le confort nous fait parfois oublier à quoi servent réellement les artistes. Ces sculpteurs haïtiens reflètent de la manière la plus frontale leur réalité. C’est le vrai rôle d’un créateur. Ils sont des alchimistes qui transforment les déchets en or.» Dans son chant, sur la place Boyer, il y avait donc cela. Yilian Cañizares, avant de quitter Haïti, a chanté la protection et la métamorphose face à un peuple qu’on ne peut résumer à son statut de victime.


Le dialogue par la transe

Port-au-Prince ressemble parfois à un ogre répugnant aux artères bouchées. Quand on connaît le malecón de La Havane, la façon dont la capitale haïtienne s’obstine à faire dos à son front de mer relève de la stratégie ubuesque. Une nuit, Yilian Cañizares décide de visiter l’un des rares havres de la ville. C’est une maison cachée derrière de très vieux arbres au bout d’une route de terre qui succède à une route de rocaille après une route de mauvais goudron percé. «Ayibobo!» dit Manzè quand elle ouvre son portail; la salutation vaudoue résonne longtemps dans l’air moite.

Yilian Cañizares ne sort jamais sans ses dieux, dont elle porte la trace sur des bracelets ou des colliers de fines perles. La musicienne pratique la santeria ou regla de ocha, la religion des esclaves afro-cubains dont les divinités nommées orishas sont la plupart du temps héritées du panthéon yoruba, dans l’actuel Nigeria. La musique de Yilian, si elle doit beaucoup au classique et au jazz, puise aussi dans les rythmes et les chants rituels de son île, intégrés au répertoire populaire cubain depuis plus d’un siècle. Forcément, pour elle, Haïti est aussi l’île du vaudou.

Je voulais absolument profiter de ce voyage pour me débarrasser du filtre occidental dans mon approche de cette spiritualité sœur.

«Je me méfie des stéréotypes. Quand les gens entendent parler de Cuba, ils imaginent un cocktail mojito et un vieillard qui fume le cigare. Quand ils pensent vaudou, ils voient une petite poupée percée d’épingles et des zombies. Je voulais absolument profiter de ce voyage pour me débarrasser du filtre occidental dans mon approche de cette spiritualité sœur.» Depuis 1978, Manzè et Lolo Beaubrun, les fondateurs du groupe Boukman Eksperyans, mêlent à leur rock cosmopolite des éléments centraux de la poésie et des rythmes vaudous.

Une façon de voir le monde

«Le vaudou n’est pas une religion, encore moins une magie. C’est une façon de voir le monde», explique Lolo, derrière ses rastas immenses. Il y a de l’universel dans les conceptions mystiques de ces deux artistes. «L’Afrique est centrale, bien entendu. Mais le vaudou naît aussi de la pensée amérindienne, des peuples autochtones de l’île, et même du panthéon celtique par exemple.» La créolité comme trait d’union culturel, comme transfiguration de l’expérience de l’opprimé.

Entre le couple de Boukman, Yilian Cañizares et son groupe, la connexion est immédiate. «Vous voulez venir jouer avec nous sur la place Boyer?» demande la violoniste. «Bien entendu», répond Lolo. Yilian est fille d’Oshun, la déesse des rivières pures, de l’amour vrai et des violons bien accordés. On cherche un répondant haïtien à Oshun. C’est Erzulie Freda, sorte de reine mère aux parfums grisants. En dix minutes de mélodies improvisées et de fusion naturelle, le morceau est prêt.

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Toute l’expérience de ce voyage haïtien semblait se résumer dans ce moment où Lolo et Manzè sont montés sur scène, place Boyer. Oshun dans un yoruba des secrets transmis. Erzulie Freda, dans un créole imbibé de lotion. Ils chantent ensemble, ces peuples qui se situent à un détroit d’écart. Comme si, chez cette Suissesse de Cuba qui chante l’Afrique, la transe était forcément suspendue d’un monde à l’autre.

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