Cinéma

James Baldwin, héros de la cause noire américaine dans «I Am Not Your Negro»

Trente ans après son décès, l’écrivain inspire un documentaire d’une intelligence supérieure, évoquant l’éternelle bataille contre la discrimination raciale

En 1979, son agent littéraire propose à James Baldwin de consacrer un livre à trois de ses amis, trois figures du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, Medgar Evers, assassiné en 1963, Malcolm X, assassiné en 1965, et Martin Luther King Jr., assassiné en 1968. L’écrivain répond par une lettre de trente pages dans laquelle il explique pourquoi le projet de Remember This House, trop douloureux, lui semble impossible à mener. Ce livre inachevé, cette lettre bouleversante donnent à sa structure à I Am Not Your Negro.

Un récit éclaté, brûlant, plein de violence et de tendresse

Né à Haïti, grandi au Congo, Raoul Peck a suivi des études d’ingénieur et d’économie à Berlin, travaillé comme journaliste et photographe. Il a été Ministre de la Culture d’Haïti. En 2000, il consacre une fiction remarquée à Patrice Lumumba, héros de l’indépendance du Congo belge. Depuis des années, il voulait consacrer un film à James Baldwin, un de ses héros, sans trouver la forme.

Quand la sœur de l’écrivain, décédé en 1987 à l’âge de 63 ans, lui a transmis les Notes Forward Remember This House, il a trouvé le déclic de ce documentaire historique d’une douloureuse actualité. Lus en off par l’excellent Samuel L. Jackson, les mots donnent le tempo d’un récit éclaté, brûlant, plein de violence et de tendresse. I Am Not Your Negro plonge dans la fournaise du combat de la communauté africaine-américaine pour l’égalité et couple l’histoire de l’Amérique avec celle de James Baldwin, témoin des blessures du XXe siècle.

Jolie histoire

«L’Histoire des nègres en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Ce n’est pas une jolie histoire». Né à Harlem en 1924, mal-aimé par son beau-père, harcelé par les policiers, James Baldwin a la chance de rencontrer une maîtresse d’école blanche qui le fournit en livres et l’emmène au cinéma. «C’est certainement grâce à elle que je n’ai jamais vraiment réussi à haïr les Blancs». Dans les salles obscures, le gamin tombe amoureux de Joan Crawford, est fasciné par l’intelligence de Bette Davis. Dans les westerns, il est du côté des bons, les Blancs, contre les Indiens, sans comprendre qu’il est contre lui-même.

Appel vibrant à la fraternité universelle

Souffrant du double handicap de la négritude et de l’homosexualité, Baldwin quitte les Etats-Unis pour la France. En 1957, un reportage photo le bouleverse. On y voit Dorothy Counts, 15 ans, première élève noire à être admise au lycée à Charlotte (Caroline du Nord), se faire cracher dessus, insulter et lapider par une meute de jeunes gens blancs propres sur eux… «L’un de nous aurait dû être avec elle», écrit-il. Il retourne aux Etats-Unis, retrouve avec ravissement le «style» de ses frères. Il fait entendre sa voix dans les grands rassemblements des années 60 auprès de Marlon Brando et Bob Dylan.

Dans des talk-shows télévisés ou à l’université, il démonte avec esprit les clichés racistes véhiculés par Hollywood, de la servilité souriante de l’Oncle Tom au sacrifice de Sidney Poitier dans La Chaîne. «Le Noir n’a jamais été aussi docile que le Blanc le croit», rit-il, et c’est un bonheur de voir et d’écouter James Baldwin qui, combinant le visage clownesque d’Henri Salvador et la superbe pharaonique de Miles Davis, est un appel vibrant à la fraternité universelle.

«Apathie morale»

Les mots de l’écrivain constituent la trame narrative de cet essai qu’illustre un impressionnant montage de documents rares, images d’autrefois ou images contemporaines. Car la discrimination raciale aux Etats-Unis n’a pas cessé avec l’obtention du droit de vote ou la présidence d’Obama, et les manifestations de Ferguson (2014) ou Baltimore (2015) font écho aux émeutes de Watts (1965). «Je suis terrifié par l’apathie morale – la mort du cœur – que j’observe dans mon pays», disait James Baldwin. Il pourrait le dire encore aujourd’hui.


«I Am not your Negro», de Raoul Peck (France, Suisse, Etats-Unis, 2017), 1h33.

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