Musique

Les festivals à l’épreuve du business

En dix ans, le marché de la musique live s’est profondément modifié sous l’impulsion de la société américaine Live Nation, qui travaille sur un modèle à 360 degrés, avec au final un risque d’uniformisation des grands festivals. A Paléo et au Montreux Jazz, on suit de près cette évolution

Tom Jones, Usher et Grace Jones au Montreux Jazz Festival (MFJ), Red Hot Chili Peppers, Jamiroquai et Renaud au Paléo. Les grands festivals romands viennent de dévoiler de belles têtes d’affiche. Mais chaque année, le business de la musique live est plus tendu encore. Depuis dix-quinze ans, les cachets demandés sont en hausse permanente afin de compenser l’effondrement des ventes de disques. A cela s’ajoute une nouvelle menace: une concentration de l’offre sans précédent due au développement de plusieurs sociétés américaines, dont Live Nation, qui tente de contrôler tous les secteurs de la branche, tout en mettant sous contrat exclusif de nombreux artistes. Ce qui pose cette question: est-ce que le MJF et le Paléo parviendront à garantir leur indépendance, et surtout pourront-ils continuer à attirer de grandes têtes d’affiche?

Jacques Monnier, cofondateur et programmateur du Paléo, résume ainsi la donne: «Avant, un artiste chantait, une maison de disques le produisait, un manageur gérait sa carrière et un agent s’occupait de le faire tourner. Puis, avec l’arrivée d’un groupe comme Live Nation, une concentration s’est faite. La société est puissante, cotée en bourse, et souhaite mondialiser un secteur qui était compartimenté, avec des métiers différents. Ils proposent aux artistes de gérer l’entier de leurs activités, sur un modèle à 360 degrés: on vous donne beaucoup d’argent et on s’occupe de tout.»

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A son arrivée en Europe, Live Nation a commencé par s’attaquer à la Belgique, avec à la clé le rachat des plus gros producteurs francophone et anglophone, puis du plus gros festival. La société s’est ensuite concentrée sur l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. «En réaction, poursuit Jacques Monnier, la société française Filmalac a racheté plusieurs producteurs sur son territoire, d’où une autre concentration, ce qui à mon avis n’est pas forcément souhaitable.» Vincent Sager suit lui aussi de près ces mutations. Directeur de la structure Opus One, le plus gros organisateur de concerts en Suisse romande avec Live Music Productions (LMP), il observe que d’un modèle artisanal, «avec des artistes, des manageurs, des agents et des organisateurs, tous indépendants», on est passé à une verticalisation des services, contrôlés par des groupes qui regardent leur profitabilité sur chaque segment. «A partir du moment où un artiste est chez eux, même s’ils l’ont payé très cher, ils peuvent faire fonctionner leurs salles de concerts, leurs buvettes, leurs sociétés de billetterie, leurs réseaux d’affichage, etc. On n’est plus dans du spectacle, mais dans de l’économie pure et dure.»

Chiffres stratosphériques
La Suisse étant à l’échelle mondiale un confetti, Live Nation ne semble pas vouloir y mener une politique de croissance par acquisition. La société s’appuie de manière classique sur des promoteurs locaux auxquels elle vend les spectacles qu’elle produit, à l’instar du concert montreusien de Tom Jones, ou de celui des hard-rockeurs de Metallica, que Live Music Productions a annoncé dans les halles de Palexpo pour avril 2018. Directeur du MJF, Mathieu Jaton n’a pas l’impression, en observant les dernières éditions de son festival, qu’attirer de grosses têtes d’affiche soit devenu plus difficile. «Par contre, il y a clairement des tournées Live Nation qu’on voit passer et dont on sait qu’elles ne sont pas pour nous, qu’elles sont destinées, avec une vingtaine de camions sur la route, aux stades et aux grands open air.»

Autre bouleversement, la montée en puissance de l’Europe de l’Est, où plusieurs festivals se sont positionnés en proposant d’énormes capacités, entre 70 et 100 000 spectateurs par soir. «Dès lors, des écarts se creusent, note Mathieu Jaton. Les gros artistes du moment, souvent des jeunes qui explosent soudainement, peuvent atteindre des chiffres stratosphériques par rapport à leur carrière, et on ne rentre pas dans la course, sachant que les accueillir à l’Auditorium Stravinski nous pousserait à proposer des prix très élevés. Mais en ce qui concerne les légendes, les artistes que j’appelle transgénérationnels, moyennant une bonne négociation on arrive à proposer des tarifs à la hauteur de leur notoriété et au caractère exceptionnel de les proposer dans une petite salle.» Le MJF a aussi un atout de taille: son histoire et sa réputation.

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A Nyon comme à Montreux, l’idée de base n’est pas de générer le plus de recettes, mais de proposer de beaux spectacles tout en étant rentable. Le show avant le business. «Nous n’avons pas d’actionnaires, souligne Jacques Monnier. Si on veut investir sur un artiste ou améliorer la décoration et le confort du public, on peut le faire, car on n’a pas de dividendes à reverser. On utilise de l’argent pour faire un festival, et pas un festival pour faire de l’argent. Mais c’est évident que si une société privée rachetait un événement comme le nôtre, il serait possible d’en faire une énorme machine à cash, rien qu’en vendant 5000 billets de plus de soir et en augmentant les prix de 10 francs. Mais ce ne serait plus le même événement.» Le Paléo souhaite défendre une philosophie, loin de la politique commerciale d’un Live Nation. Une société qui n’est d’ailleurs pas encore saine financièrement, remarque Mathieu Jaton. Voir les deux plus grandes manifestations romandes passer entre les mains du groupe? Cela semble hautement improbable.

Prendre son destin en mains
Du côté d’Opus One, le maître mot, c’est la diversification. «On s’intéresse par exemple à l’humour depuis un certain nombre d’années, que ce soit comme organisateur ou comme producteur, notamment du spectacle de Vincent Kucholl et Vincent Veillon, que plus de 80 000 personnes ont vu. On s’est également engouffré dans le secteur passionnant des expositions avec Titanic, Toutankhamon, les dinosaures et d’autres projets que l’on va annoncer prochainement. Nous sommes d’avis qu’aujourd’hui, si on est romand et indépendant, on doit prendre notre destin en main.»

Même son de cloche du côté de LMP, qui propose aussi bien des concerts francophones à Bâle, une nouveauté, que la compagnie équestre Zingaro. Son directeur, Michael Drieberg, constate avec satisfaction que le marché s’est profondément élargi, avec autour des spectacles traditionnels, des offres pour les tout-petits aussi bien que pour les seniors. Il se trouve même qu’il représente les artistes Live Nation pour leurs concerts suisses en marge des festivals. «La seule chose qui a changé, c’est que parmi les artistes que nous programmons, il y a une concentration chez un même producteur.»

Globalement, si pression il y a, c’est uniquement autour des grosses tournées qu’elle s’exerce. «C’est au niveau de la Ligue des champions que cela se joue», glisse Vincent Sager en filant une métaphore footballistique. «Les artistes qui signent avec les grands groupes sont généralement au faîte de leur carrière, leur notoriété est très forte, mais leur apport créatif est souvent derrière eux. La créativité, elle, continue à être présente dans les nouveaux talents qui émergent à une plus petite échelle.» Et c’est aussi ceux-ci que tant le MJF que le Paléo veulent mettre en lumière.

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