Spectacle

Martin Rueff, poète à couper le souffle

Traducteur d’Italo Calvino, professeur de littérature française à l’Université de Genève, cet écrivain aux allures de grand reporter poursuit «Icare» dans une épopée givrée, à vivre ce mardi à la Comédie de Genève

Sur le quai, vous emboîtez le pas au poète. Le soleil du matin éclabousse la voie ferrée. Et vous êtes dans le train avec Martin Rueff, 48 ans, direction l’aéroport de Cointrin où il doit s’envoler pour Bologne. Il vous parle d’Icare, le héros aux ailes de cire d’un poème-fugue, cascade givrée et rythmique qui entraîne son lecteur dans le grand bleu de la Méditerranée. Ne cherchez pas la pompe. Cet «Icare crie dans un ciel de craie» n’est que zip de fermeture éclair et palmes d’homme-grenouille. Collectionneur d’épopées, érudit toujours ardent, l’ancien patron de la RTS Guillaume Chenevière en offrira une lecture les mardis 11 et 25 avril à la Comédie de Genève.

Le pouvoir de la poésie en prison

Icare, l’incendié ailé; Martin Rueff, le rhapsode. Ne l’imaginez pas planer pourtant. Sa bohème est disciplinée. Il y a du labeur dans ses épaules de nageur. Et du baroud dans sa veste de reporter à caches multiples. Martin Rueff est à sa façon charmeuse tentaculaire. Sinon, comment ferait-il pour être à la fois professeur de littérature française à l’Université de Genève, spécialiste estimé de Jean-Jacques Rousseau, traducteur d’Italo Calvino, du philosophe Giorgio Agamben, éditeur des œuvres complètes de Cesare Pavese dans la collection Quarto chez Gallimard?

Des feuillets et un feuilleté. Tel est le destin de cet insatiable, celui qu’il ébauche tandis que le wagon cahote. Il raconte. Son appartement aux Pâquis à Genève, dans un immeuble habité jadis par Chateaubriand en personne. Des amours à Bologne: sa compagne, ses deux jeunes enfants qu’il retrouve chaque jeudi. Sa virée du lendemain à Rome pour un séminaire sur la traduction. Ses incursions régulières dans l’établissement pénitentiaire genevois Curabilis. Avec un groupe de détenus, il lit Francis Ponge, «Les Métamorphoses» d’Ovide, Baudelaire. «Cet échange en milieu carcéral est vital pour moi, je le vivais en France, je le poursuis à Genève. J’ai choisi des textes qui parlent du sentiment d’oppression. La poésie peut libérer symboliquement.»

Le fracas des goélands contre les fenêtres de son enfance

Ce credo, il l’a dans la peau, on le jurerait. L’enfance est passée par là. Martin Rueff grandit à Marseille dans le quartier populaire de la Rouvière. «Nous vivions avec mes parents dans une grande tour moche, mais elle donnait sur la mer et le ciel. Le mistral soufflait et les goélands se tapaient la tête contre les fenêtres. Ces visions ont beaucoup compté. Le début de mon «Icare» vient sans doute de là.»

Un extrait pour le vertige? Le début, quand Icare se prépare à prendre les airs, tournant le dos à son père, l’ingénieur Dédale. «Dalle levée/dans la mine du ciel/cri dressé/devant la ville sans ombre/jeté/de la gorge du ciel/dans la gorge du ciel…» Les vers pulsent, joutent, dévalent en clins d’oeil parfois, en morsures subites aussi. Pas de génuflexion, d’Ave Maria, de mots sanctifiés. Martin Rueff hait – c’est son expression — les discours ampoulés sur la poésie, la sacralisation des enfants de Dante.

«Ces grandes tirades sentencieuses intimident, terrorisent, coupent les gens d’un genre bien plus populaire en Italie et en Allemagne. C’est très français de pontifier parce qu’on écrit des vers. Ce que j’essaie de faire est tout autre. Mon «Icare», je l’ai imaginé non dans le ciel, mais au fond de l’eau. Et pour cela, je me suis intéressé à l’apnée, à ses techniques, non pour faire le malin, mais parce qu’on prétend toujours que la poésie est une affaire de respiration. Je me suis demandé quel texte j’écrirais sans respirer.»

Dans les poches, des petits carnets maigres

Comme ses poches sont larges, on lui demande ce qu’elles portent. Des livres, toujours, Bertolt Brecht ce matin-là. Et un carnet maigre. C’est là qu’une sensation, une idée, un visage s’emballent en strophes. «J’écris de préférence à l’aube, il y a alors une netteté qui tient au travail de la nuit, l’expérience de la veille s’est réélaborée. Je garde ces gribouillis dans mes poches, je les reprends plus tard au stylo, puis au clavier. J’ai le souci qu’un texte n’existe pas seulement en soi, mais qu’il s’inscrive dans un ensemble, dans un dispositif.»

On voudrait connaître le secret du début. On imagine. Martin Rueff a 14 – 15 ans. Les oiseaux s’esclaffent dans l’azur. Et des mots tombent sur un coin de page. «J’ai su à l’adolescence que je voulais vivre dans les livres. Est-ce le fait que j’apprenais le grec et le latin, que je découvrais des sonorités, des constructions, un autre mode de pensée? Comme tous les ados, j’ai écrit des petits textes. Après, il y a deux catégories de gens qui continuent: les imbéciles et ceux qui essaient de rester fidèles à l’injonction poétique en la transformant en technique.»

«Il faut du temps pour être jeune»

L’instant capital surviendra plus tard. A Paris, l’étudiant escalade au pas de charge la montagne des forts en thème comme il dit, Normal sup', l’agrégation. Au service militaire, il préfère la coopération, comme enseignant dans un lycée à Bologne. «Des étudiants lisaient des poèmes de Leopardi et j’ai été saisi. J’ai eu envie de traduire cette langue, de l’écrire aussi. Et ce désir n’a pas faibli. La poésie est un grand chant d’amour pour les langues, j’ai des projets de traduction d’auteurs latins et grecs. Quand on est possédé par cette passion, on regrette d’être mortel.»

Mais le train vous lâche à l’instant. Et la cohue de l’aéroport vous disperse. Est-ce qu’il y a un livre qui a changé sa vie à l’adolescence? «La Nouvelle Héloïse» de Jean-Jacques Rousseau. «L’Homme sans qualité» de Robert Musil qu’il ne supporte pas de terminer, «ça m’a plongé dans une forme de dépression.» Côté poésie, René Char et Henri Michaux. «Ils ont été décisifs dans mon histoire par leur opposition, le premier grandiloquent, le second plus humoristique. Mais les grands chocs de l’adolescence, je continue de les vivre. Plus j’avance en âge, plus je suis aimanté par les textes. Il faut du temps pour être jeune.»

Son «Icare» possède un feu épidermique. «Je sens que mon corps se vide et que/C’est le ciel qui me monte à la tête/Grand ciel intérieur/Traversé/de mauvais sang/Nuage mauve oblique dans le ciel de craie/le ciel met du vin dans son soir.» La poésie est une affaire de corps, ça tombe à pic ou ça ne tombe pas. Tout le reste est ornementation. Martin Rueff vient de s’envoler.


«Icare crie dans un ciel de craie», Comédie de Genève, ma 11 et 25 avril à 19h; rens.www.comedie.ch

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