Caractères

La lumière des livres

Personnages et trames des lectures d’il y a longtemps s’effacent. Mais souvent une couleur, une atmosphère, un ciel persiste comme une tache rétinienne

Que reste-t-il des livres longtemps après leur lecture? Le récit s’estompe, se dilue, s’effiloche. Parfois une citation, soigneusement recopiée, persiste dans un carnet, un agenda où elle réapparaît de proche en proche, à la force intacte, au sens pour soi sans cesse revivifié.

Des personnages aussi se promènent dans nos souvenirs. On se souvient des classiques et des éponymes: Folcoche, Tonio Kröger, le Prince Mychkine, Lol. V Stein, Robinson, Charlus, Emma, Julien, Moravagine. Mais les Jean, Nathan, Sam, Susan, Paul des romans contemporains s’effacent parfois vite, même si certains demeurent.

Faits et gestes disparaissent aussi des livres lus. Il faut les reprendre pour en réveiller l’histoire, les acteurs, l’époque. On n’en garde en mémoire que quelques instants, une posture, une parole. Prénoms et noms s’en vont; trajectoires aussi. Subsiste, plus longtemps, un décor qui, lui aussi, s’évanouit peu à peu, se résumant à son atmosphère.

Pourtant, comme une trace qui demeure au fond de l’œil, comme une image imprimée sur la rétine, comme un trait de couleur sur l’écran noir de nos cerveaux, demeure, fragile mais insistante, la lumière du livre. Née de l’atmosphère qu’il dégage mais aussi de l’écriture même de l’auteur, des impressions impalpables qu’il produit au-delà des mots et du récit.

J’oublie sans cesse de quoi parlent les nouvelles de Fitzgerald, ses romans sont diffus, il faut les relire pour en retrouver la trame. Néanmoins, de ses livres monte pour moi, une teinte orangée, lumière de fin d’après-midi dont je rêve qu’elle baigne le Sud qu’il raconte.

Devinez la couleur des romans noirs américains, comme Le Grand Sommeil de Chandler, dont je serais incapable de résumer l’intrigue… Il est noir bien sûr, d’un beau noir luisant de goudron ou de pavés mouillés la nuit. L’Idiot, résumé à son héros, baigne néanmoins dans une lumière blanc crème et doré sombre des salons où navigue le Prince Mychkine.

L’éclairage doré des Chroniques martiennes de Ray Bradbury, les projecteurs bleu sombre et les éclairs phosphorescents de 20 000 lieues sous les mers, la brume glauque des jungles de Moravagine, le brun ambré de La Chute de Camus, le jaune éclatant, aveuglant de L’Etranger et du Chercheur d’or de Le Clézio, la lumière du matin qui se lève sur Ulysse de Joyce et sur L’Odyssée l’emportent sur tous mes souvenirs.

Les livres lus, presque oubliés, dessinent encore des orages, des ciels fabuleux, répandent du brouillard, allument des réverbères, baissent l’abat-jour, éclatent de soleil. Météo de papier, éclairage où les projecteurs sont des mots, les poursuites des phrases. Et toute cette lumière aux variations infinies, née pourtant du seul gris noir de l’encre et du blanc de la page.

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