Exposition

La géométrie sociale de Pissarro, peintre anarchiste

Deux musées parisiens présentent «le père de l’impressionnisme» et rendent justice à son art subtil, mais moins spectaculaire que celui de ses contemporains

Camille Pissarro (1830-1903) a participé au Salon des refusés de 1863. Il a été l’un des principaux organisateurs des sept expositions impressionnistes entre 1874 et 1886. Il est souvent surnommé «le père de l’impressionnisme» parce qu’il était l’aîné des protagonistes de la révolution artistique de la deuxième partie du XIXe siècle. Il fut, dès les années 1860, le premier à bannir de sa palette les ocres et les noirs, surtout le noir de goudron qui était à la mode depuis des décennies.

Mais il n’y a chez Pissarro ni incongruités volontaires ni transgressions portées en drapeau, même à l’égard de la tradition. Il ne fait pas de sa peinture un manifeste contre les académismes. Il ne fait pas une peinture à message. Il n’affiche ses convictions sociales que dans les dessins qu’il confie parfois à des revues anarchistes. Tout, dans ses tableaux, semble flatter le plaisir d’une vision calme. Les photographies les plus connues de lui le montrent en vieux sage indulgent à longue barbe blanche. Et bien qu’il figure toujours dans les expositions collectives consacrées à la modernité picturale, sa dernière rétrospective parisienne date de 1980-1981 alors qu’on ne compte plus celles de Monet, Renoir, Van Gogh ou Cézanne.

Révolté par les inégalités

Les expositions du musée Marmottan-Monet et du musée du Luxembourg rendent justice à son œuvre discrète. Celle du musée Marmottan est une rétrospective en une soixantaine de toiles à partir de ses débuts sur une île des Antilles danoises (pays dont il gardera la nationalité), enfant d’une famille juive pratiquante qu’il bouleversera plus tard en épousant une catholique; elle se termine sur les quelque trente années passées à Éragny-sur-Epte, un petit village situé entre Rouen et Paris et sur ses vues de Paris ou des ports de Dieppe, du Havre et de Rouen.

L’exposition du musée du Luxembourg couvre exclusivement la période d’Éragny avec 40 tableaux et une dizaine de gouaches ou aquarelles, complétées par des séries de dessins qui font apparaître son engagement politique, notamment les Turpitudes sociales (1889-1890) et les Travaux des champs, une recherche sur les gestes paysans que Pissarro développera des années 1890 à la fin de sa vie.

Soutien à Zola

Camille Pissarro était athée, rationaliste, révolté par l’injustice et par les inégalités. Il se réclamait de Proudhon. Il lisait Kropotkine ou d’autres théoriciens anarchistes et fut même inquiété à la suite d’un attentat. Il donnait des dessins aux feuilles révolutionnaires. Il prit position en faveur d’Alfred Dreyfus et soutint Emile Zola, ce qui lui valut de se brouiller, parce que d’origine juive, avec Degas et Renoir dont il dira: «Que peut-il se passer dans les cerveaux d’hommes si intelligents pour qu’ils deviennent si bêtes?»

Et quand il s’installe en 1884 à Eragny, sur la petite rivière de l’Epte qui se jette dans la Seine quelques kilomètres en aval, pas loin de la maison acquise par Monet à Giverny l’année précédente, il ne rêve pas d’en faire un jardin de peintre comme son ami mais une coopérative familiale d’artistes.

Discours sur l’inégalité

Y a-t-il dans les toiles de Pissarro quelque chose qui révèle ses opinions? Un tableau peint vers 1865, qui n’est malheureusement ni au Musée Marmottan ni à celui du Luxembourg, donne une indication précieuse sur la ligne qu’il suivra par la suite, Promenade à dos d’âne à La Roche-Guyon. On y voit une dame debout près de deux jeunes personnes sur des ânes dans une grande prairie. Ils sont tous les trois bien habillés et portent des chapeaux de paille.

C’est une scène qui est dans la veine cultivée ensuite par les impressionnistes, la représentation des loisirs d’une nouvelle catégorie sociale enrichie, que le sociologue Thorstein Veblen appellera «la classe de loisir» (pique-niques, guinguettes, bains de mer, etc.), peut-être la seule de Pissarro sur ce thème. Autre chose saute aux yeux: deux enfants pauvrement vêtus se tiennent légèrement à l’arrière et regardent le trio des promeneurs comme s’ils contemplaient un monde étranger. Malgré la qualité du pinceau, Promenade à dos d’âne à La Roche-Guyon est encore une chronique sociale narrative, un discours sur l’inégalité.

Géométrie sociale

Au premier abord, les deux expositions parisiennes font de Pissarro un peintre délectable dont la palette et les expériences sur la lumière expriment avec subtilité toutes les nuances du paysage rural et urbain. Il l’est, mais à chaque fois qu’il introduit un ou plusieurs personnages on découvre une géométrie sociale, c’est-à-dire la mise en espace de leurs relations et la célébration d’une harmonie liée aux activités productive que les individus ont en commun.

Ainsi dans deux toiles sur le même sujet, La Cueillette des pommes (1886) au musée Marmottan et La Cueillette des pommes, Éragny (1887-1888) au musée du Luxembourg, où trois personnages travaillant ensemble, réunis précisément à l’ombre du pommier, ont chacun des postures différentes et complémentaires (l’un secouant les branches avec une gaule, les autres ramassant les pommes pour les mettre dans des paniers). Dans celle de 1887-1888, Pissarro introduit un quatrième personnage, une femme près de deux paniers biens remplis, qui regarde le geste du cueilleur.

Omniprésence de l’humain

À partir de l’observation de ces deux tableaux, il est possible de revoir la plupart des groupes peints par Pissarro, presque toujours des paysans au travail, et de saisir la manière dont il crée un répertoire de leurs postures, de leurs gestes et d’une activité dont il fête la grandeur et la beauté. Chez lui, la nature est toujours cultivée, l’humanité est toujours présente, la modernité n’est pas un droit à l’oisiveté joyeuse, c’est une industrie dont il n’hésite pas à figurer les cheminées fumantes, y compris dans un panorama idyllique.

Quand il peint une meule de foin, comme le fait aussi Monet, c’est toujours avec les paysans qui la construisent. Quand il peint des jardins, il peint aussi des jardiniers. Le monde des humbles ne vaut pas moins que sa peinture. Il n’y a chez lui aucune condescendance, ni la compassion d’un nanti (ce qu’il n’était pas), ni le moralisme de quelqu’un qui saurait devant d’autres qui ne sauraient pas. S’il n’avait ni Dieu ni maître, selon la formule anarchiste, il n’était ni l’un ni l’autre parce qu’il ne le voulait pas.


«Camille Pissarro – Le premier des impressionnistes». Musée Marmottan, Paris, jusqu’au 2 juillet. Ma-di de 10h à 18h (je 21h).

«Pissarro à Éragny, La nature retrouvée». Musée du Luxembourg, Paris, jusqu’au 9 juillet. Lu-je de 10h30 à 18 h, ve-di de 10h30 à 19h.

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