Cinéma

«Encordés» brasse la neige et les sentiments

Le festival Visions du Réel ouvre ce soir avec l’avant-première d’«Encordés», de Frédéric Favre. Ce documentaire passionné révèle les cheminements intérieurs conduisant à la Patrouille des glaciers

Tous les deux ans, l’armée suisse organise la Patrouille des glaciers. Cette course militaire internationale de ski-alpinisme, ouverte également aux patrouilles civiles, lance quelque 5000 valeureux dans un parcours menant de Zermatt à Verbier. Participant d’une mythologie nationale, l’épreuve raffermit le lien des Helvètes avec leurs racines montagnardes. Mais qui sont-ils, ces héros qui défient jusqu’à épuisement la neige et le roc? Dans Encordés, Frédéric Favre se détourne de la mystique de l’effort et de l’ivresse de la victoire pour se concentrer sur la constitution des patrouilles et le cheminement intérieur de trois participants.

Né à Sion, en 1976, Frédéric Favre explique qu’en matière de cinéma, il a un père et une mère. Le père, c’est son grand-père, l’écrivain Maurice Zermatten, qui a publié de nombreux recueils de contes; la mère, c’est la télévision, dont il bouffait en permanence les images. Vers l’âge de 13 ans, l’enfant de la télé et héritier des légendes ancestrales se demande que faire de toutes ces images. C’est à la Faculté des lettres de Genève qu’il va les cultiver, avec option cinéma et un mémoire sur Godard, avant de décrocher un master en cinéma à l’ECAL/HEAD Genève. Il se fait remarquer à Visions du Réel en 2015 avec un premier long-métrage, Cyclique, consacré à une tribu de casse-cou sympathiques: les coursiers de Vélocité.

Conte de fées

Cyclique avait été conçu comme une fiction. Frédéric Favre a même tourné des bouts d’essais avec des acteurs de La Manufacture, sans saisir chez eux «l’incarnation physique des coursiers, leur regard, leur nervosité, leur tension…». En rencontrant Caroline et Raphaël, deux livreurs aux mollets d’airain, il trouve ses personnages, dont l’histoire réelle s’avère «plus forte que tout ce qu’on peut imaginer».

Pour Encordés, il recherche un garçon manquant de confiance en lui. Un ami guide lui déniche le personnage idéal – mais c’est une fille, Florence, pour qui la montagne est quelque chose de spirituel. A cette contemplative mélancolique, il oppose un compétiteur chevronné, Guillaume, qui a pour seul objectif la performance. Il complète sa distribution par une équipe foutraque dont Antoine est la figure de proue.

Chacun cherche dans la Patrouille des glaciers l’occasion de se débarrasser d’un fardeau: Florence est dans le deuil de son père, Guillaume traverse une crise de couple, Antoine sort de désintoxication. La première fait de longues marches solitaires en montagne; le second s’entraîne impitoyablement; le troisième cherche son équilibre sur un fil de funambule. Ils ne sont pas faciles à amadouer. Florence se terre. Guillaume refuse que l’on montre les aspects négatifs du ski-alpinisme. «Antoine a sauvé mon film. Il amène l’énergie, la lumière. Il assume le côté branquignol.»

La passion de filmer

Frédéric Favre aime «le tressage de la réalité et de la fiction». Pour tisser son récit, il a relu La Psychanalyse des contes de fées, de Bruno Bettelheim et, puisque la montagne s’ouvre sur un espace magique, a intégré quelques figures de l’imaginaire collectif. Florence la solitaire tient de la Reine des Neiges, mais aussi de Raiponce à la chevelure magique. Sa mère la coiffe, elle finit par couper ses cheveux et, échappant aux ombres du mausolée familial, recouvrer la liberté.

Quand au cinéma on assiste à une victoire sur l’Annapurna ou à un record de plongée en apnée, on oublie les cameramen qui, caméra à l’épaule, couvrent l’événement. Filant le train aux cyclistes et aux skieurs véloces, Frédéric Favre s’investit physiquement dans ses films et s’interroge: «Je choisis des sujets qui me passionnent et la passion implique la souffrance.»

Il tourne énormément, et quelque 99% des images finissent à la poubelle. Le pour cent qui apparaît à l’écran, c’est «l’essence de la réalité. Le réalisateur doit se donner corps et âme au film. C’est mon idée du cinéma.» Il la traduit par une métaphore: «J’ai l’impression d’être dans un désert, près d’une source, dont je dois rapporter de l’eau à des assoiffés, 100 kilomètres plus loin. La source contient des hectolitres d’eau, mais il faudra des efforts gigantesques pour en rapporter quelques gouttes.»

Course annulée

La réalité joue un sale tour au réalisateur. Pour des raisons météorologiques, la seconde course, celle dans laquelle Guillaume s’est juré d’exceller, est annulée… Coup dur? Allez savoir, car Encordés a pour sous-texte Le Lièvre et la Tortue, de La Fontaine. La tortue, c’est Florence; le lièvre, Guillaume. Dans le scénario initial, le lièvre perd, car «un film se raconte toujours par la fin»… La suppression de cette course n’a donc pas été une tuile. Elle a sauvé le réalisateur qui, épuisé, redoutait de repartir à l’assaut de la montagne. Et surtout, il savait au fond de lui que «ce serait mieux pour le film».

Frédéric Favre dédie Encordés à la mémoire de sa mère, brusquement décédée pendant le tournage, et de la corde qui les a liés. La corde est symbolique. Au-delà de la Patrouille des glaciers, Encordés interroge les liens qui nous enferment et ceux qui permettent d’aller plus loin, les liens du deuil et ceux de la solidarité. Le film commence par une chute de neige, tombant comme la cendre. Il se termine avec le plan d’une lucarne ouverte sur le ciel limpide, piqué d’une étoile. Une note d’apaisement, un appel à l’élévation.


Encordés (Suisse, 2017), de Frédéric Favre. 1h40.

Avant-première: Nyon, Théâtre de Marens, je 20, 19h30, salle communale, 20h.

www.visionsdureel.ch

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