Cinéma

Luciano Barisone: «Et puis il y a le cinéma de poésie…»

Le directeur artistique de Visions du Réel propose sa dernière édition. Il partage encore une fois sa passion du cinéma. Trois des films en compétition attestent de la beauté du réel

Quand, enfant, il allait aux champignons, Luciano Barisone voulait montrer à tout le monde les bancs de chanterelles qu’il avait dénichés. Son grand-père râlait, car on ne dévoile pas ses coins, mais le gamin tenait à faire admirer sa découverte. Le plaisir de partager est devenu la devise de sa cinéphilie. Elle a déterminé ses critiques de films et ses activités de directeur de festival à Alba, à Florence et à Nyon depuis 2011. Aujourd’hui, le directeur artistique, 68 ans, présente sa dernière édition de Visions du Réel.

En sept ans, il a montré quelque 900 films. Que reste-t-il de ces milliers d’images ayant impressionné nos rétines et nos consciences? Luciano Barisone rigole: «Nous ne travaillons pas dans l’idée de sauver la planète à travers des films. Nous faisons le travail de la goutte, pas celui de la vague.» Le documentaire a selon lui un gros problème: pensant que le public est «fondamentalement stupide», les réseaux de distribution ne proposent que des produits superficiels. Or les gens sont intéressés par les films du réel. Le succès du festival, passé de 20 000 à 39 000 spectateurs ces six dernières années, le démontre.

La mort et la mer

A travers son marché, sa Video Library, les nombreux professionnels invités, Visions du Réel fait en sorte que les œuvres puissent être vues et diffusées. Et certains films «font des voyages extraordinaires». Luciano Barisone cite Gûlistan, Land of Roses, de Zayné Akyol, qui a été montré dans plus de 150 festivals, El lugar más pequeño, de Tatiana Huezo, qui a rapporté 100 000 euros à sa réalisatrice, Homeland: Irak année zéro, d’Abbas Fahdel, qui fait 50 000 spectateurs en France malgré sa durée de six heures… Dans un registre plus léger, Raving Iran, de Susanne Regina Meures, a même été distribué en Italie, «le pays le plus rétrograde du monde en matière de documentaire».

Chaque année, un thème s’est dégagé des films présentés à Visions du Réel. Après la transition, l’amour ou l’état d’urgence, c’est la famille qui s’est imposée à cette 23e édition. Sur une planète qui se désagrège, on s’invente de nouvelles alliances face aux défis que les crises économique ou migratoire poussent à relever. Des liens de solidarité unissent les membres d’une communauté de pêcheurs, à Tuxpan, sur les bords du golfe du Mexique. The Gaze of the Sea, de José Alvarez, célèbre les épousailles de la mer et de la mort. Cinq ans après un naufrage, une ancienne prostituée et un vieux marin préparent une lettre pour les noyés. Chacun dépose un objet – une bougie pour voir clair dans les ténèbres, une corde à nœuds, une boussole pour retrouver son chemin – dans un coffre orné de peintures votives. Il est scellé et immergé au large. «Un enfant ne peut mesurer la distance qui sépare la mort de la vie», dit un des protagonistes. Nous sommes tous des enfants, nous rappelle ce beau film.

Les yeux du cœur

«Beau et éthiquement correct» sont les deux critères de sélection qu’applique Luciano Barisone. Sans négliger l’impact historique, voire le détail révélateur. Il se réfère à Alain Cavalier, sacré Maître du Réel cette année, dont «les films fragmentaires contiennent des illuminations extraordinaires». Il évoque cette scène de Thérèse dans laquelle une nonne montre à la mourante la petite grenouille verte au bout de son index. «C’est l’ouverture vers quelque chose d’autre. Vers la poésie.»

Il y a cinq ans, Manuel von Stürler faisait sensation avec Hiver nomade. Souffrant d’une dégénérescence de la rétine maculaire, confronté à un risque de cécité, le cinéaste s’interroge à la première personne sur la réalité du regard dans La Fureur de voir. Dicté par l’angoisse, le documentaire va à la rencontre de spécialistes et de malvoyants, jusque sur l’île de Pingelap, en Micronésie, où un 10e de la population est atteint d’achromatopsie. Renonçant à une thérapie génique expérimentale, remontant sous hypnose jusqu’à la colline aux oiseaux de son enfance, le réalisateur nous rappelle qu’on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur.

La montagne qui flotte

Pour Luciano Barisone, le cinéma se compose de films clairement fictionnels basés sur un scénario et de films totalement didactiques. «Et puis il y a le cinéma de poésie…» Comme Land Vessels, de Simone Cortezão, une fable sur le pognon qui déplace les montagnes. L’histoire commence dans le brouillard, avec d’antiques récits sur un géant d’or, d’argent, de fer et d’argile abattu par un rocher; depuis, les hommes creusent la terre pour retrouver les métaux. «Mais quand on creuse, les morts se réveillent, la terre tremble, on y trouve que des maladies…» Suivent des images du Brésil éventré par la prospection minière, de boues rouges, de ressacs ensanglantées. On embarque sur un cargo qui transporte la terre latine nécessaire à l’érection d’une montagne artificielle en Chine. Un marin marchera vers cette montagne. Il ne verra que du brouillard. C’est la conclusion de ce pèlerinage au bout de l’absurdité dévastatrice du monde contemporain.

Dès le mois d’août, Emilie Bujès, actuellement adjointe à la direction artistique, va remplacer Luciano Barisone à la tête de Visions du Réel. Lui ne va pas s’adonner à la cueillette des champignons, mais rester actif dans le domaine du cinéma. Un peu de production peut-être, voire de réalisation… On compte sur lui pour venir partager son plaisir.


Visions du Réel. Nyon, jusqu’au samedi 29 avril. www.visionsdureel.ch

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