Classique

Pierre Amoyal: «Mon Kochanski est un instrument de rêves»

Le violoniste célèbre les quinze ans de sa Camerata de Lausanne, et les trois siècles de son fameux Stradivarius, lors d’un concert festif. Rencontre

Trois cents ans, et pas une ride! Le vernis est toujours aussi caramélisé, les formes délicates et la ligne élégante. Quant au son, on n’en parle pas. Rond, dense, lumineux, rayonnant. Le Kochanski reste, à trois siècles tout juste, un violon royal. Pierre Amoyal, l’heureux possesseur de ce Stradivarius mythique, ne dira pas le contraire. L’incroyable destin de son instrument et leur relation de plus de quarante ans sont devenus légendaires.

Avant que ces deux-là se trouvent, le violon avait déjà connu un sort exceptionnel. Non content d’être né des mains de Stradivarius en 1717, il appartint un temps au tsar Nicolas II. Pour le protéger, le souverain le confia au violoniste polonais Pawel Kochanski au début de la révolution russe.

De retour vers son pays natal dans un train de bétail, en compagnie de son ami le pianiste Arthur Rubinstein, le musicien joua des chants révolutionnaires aux soldats qui venaient les arrêter. Ils eurent ainsi la vie sauve. Puis, comme tous les instruments de cette prestigieuse lignée, le Stradivarius passa de mains en mains avant d’arriver dans celles de Pierre Amoyal. Et de se faire dérober, puis retrouver.

Le Temps: Comment vous êtes-vous rencontrés?

Pierre Amoyal: Quand j’ai commencé ma carrière, je cherchais, comme tous les solistes, un bel instrument. Je le rêvais clair et aristocratique comme un Stradivarius, avec la rondeur et la chaleur plus animale d’un Guarnerius. A l’époque, on pouvait encore acheter un violon de cette catégorie. J’ai cherché la perle rare pendant plusieurs années. Un jour, la grande maison londonienne Hill sort de son coffre, où il séjournait depuis quarante ans, un instrument qui appartenait à un riche marchand de poisson.

Le collectionneur venait chercher le violon tous les samedis en Rolls-Royce pour le jouer en quatuor à cordes avec des amis, et il le ramenait le dimanche soir. Après quelques notes, j’ai su que c’était celui que j’attendais. Mais il était pris… Quatre ans plus tard, le luthier parisien Vatelot m’appelle pour me dire que le violon est disponible. J’ai pris l’avion le jour même pour Londres. Je l’ai ramené et j’ai mis vingt ans à le payer avec mes concerts.

- Puis, il a été volé à Saluzzo en 1987 par le mafieux Valentino Giordano, dit «le Gitan», et retrouvé en 1991…

- Oui, c’est la chose la plus difficile que j’ai vécue, musicalement. D’abord parce que ça a été un arrachement, une amputation. Plus qu’un deuil, je l’ai vécu comme un viol. Une intrusion très violente dans mon intimité. Et puis toute la médiatisation a été très lourde à vivre, avec les remarques déplaisantes, les doutes déplacés, les accusations de négligence. J’ai écrit un livre pour remettre les choses en place (Pour l’amour d’un Stradivarius, ndlr). Quand j’ai vu le visage du «Gitan» lorsqu’il a été tué d’une balle dans la tête, je l’ai tout de suite reconnu. Il avait volé le Kochanski sous mes yeux…

- Cela vous a-t-il découragé de jouer un autre violon pendant quatre ans?

- Malgré la tristesse, j’étais persuadé qu’on le retrouverait. Le grand Salvatore Accardo m’a prêté un temps le sien. Puis j’ai eu l’opportunité d’acheter un autre Stradivarius moins onéreux car plus tardif et avec une légère imperfection sur le dos. Il avait appartenu à Christian Ferras que j’admirais beaucoup. L’aspect positif, c’est que je me suis prouvé que le violon ne faisait pas tout et que je pouvais continuer à jouer, avoir du plaisir et du succès. Quand j’ai retrouvé mon Kochanski, c’était infernal. Pire que d’avoir deux femmes. Je me suis séparé du deuxième pour retrouver mon instrument favori.

- Qu’est qu’un Stradivarius a de plus? On entend dire que ce n’est pas toujours évident en écoute à l’aveugle…

- Je trouve ça déplacé. Leur valeur et leur rareté (environ 600 violons dans le monde, ndlr) font des envieux. Certains luthiers instillent le doute pour vendre leurs instruments. Mais la qualité d’un Stradivarius reste exceptionnelle, magique. C’est une œuvre d’art, à l’image d’un tableau. Mon Kochanski n’est pas un instrument de travail, mais de rêves. J’entretiens ma technique sur un violon électrique à l’intensité sonore réglable.

- Vous venez célébrer l’anniversaire de la Camerata de Lausanne que vous avez créée il y a quinze ans quand vous étiez professeur au Conservatoire. Comment avez-vous conçu le programme du concert?

- Comme une fête, à l’image de cet orchestre. J’ai voulu accompagner des artistes liés à Lausanne, à travers l’école du cirque, le BBL, Pascal Auberson, une œuvre de Stravinski d’après Pergolèse, jamais donnée ici… Avec le temps et après trente ans passés à travailler là où mes enfants vivent, je me sens de plus en plus Lausannois. Je vais recevoir cet automne le passeport suisse, et, quand j’aurai fini d’enseigner au Mozarteum de Salzbourg, je rechercherai un autre lieu de vie sur les hauteurs de la ville, avec vue sur le Léman. Mon petit appartement actuel est pratique mais j’ai besoin de me réenraciner plus solidement en terres vaudoises.


Salle Paderewski du Casino de Montbenon, Lausanne. Sa 22 avril à 20h.

Rens:www.cameratalausanne.ch 

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