Interview

Marco Solari: «Le festival de Locarno est devenu un gigantesque dragon»

Marco Solari se décrit comme «celui qui doit dompter le monstre». A l’heure du 70e anniversaire du festival du film, qui commence ce mercredi soir, son président illustre son importance pour la Suisse entière et réaffirme son rôle de plateforme politique

Sous la douche, le matin. Lors des dîners officiels durant lesquels il s’ennuyait. Durant de nombreuses promenades… Trouver la bonne manière de célébrer les 70 ans du Festival du film de Locarno a été, pour son président, un véritable casse-tête. Presque une obsession. Mais, à quelques jours de la première projection sur la Piazza Grande, mercredi prochain, Marco Solari est serein. Au point qu’il s’est offert quelques jours de vacances en Normandie avec son petit-fils durant la semaine.

Né trois ans avant le festival qu’il préside depuis l’an 2000, Marco Solari se dégage progressivement des impératifs opérationnels du rendez-vous tessinois qui attire plus de 160 000 spectateurs chaque année. Il en reste néanmoins l’une des incontournables chevilles ouvrières. En avalant une légère salade verte sur une terrasse de Lugano, il se décrit comme «celui qui doit dompter le monstre».

Le Temps: Qu’est-ce que ce festival a de monstrueux?

Marco Solari: Quand j’ai repris le festival en 2000, c’était une petite bestiole charmante. Aujourd’hui, c’est un gigantesque dragon. Vous savez, les festivals du monde entier doivent répondre aux exigences toujours plus élevées de la société. Quantitativement et qualitativement, le public veut toujours plus. Plus de divertissement, de temps libre, d’émotions… Pour résister et conserver notre place, nous devons jouer le jeu et croître aussi. Et plus le festival grandit, plus il devient difficile à maîtriser. Pourtant, il faut le dompter car il donne parfois de violents coups de queues difficiles à contrôler.

– Est-ce que ce dragon vous fait peur?

– Non. Pour l’instant, j’ai l’impression de tenir encore fermement le lasso et il se laisse promener. Mais c’est aussi grâce à mon équipe. Sans eux, ce serait impossible.

– Est-ce qu’à 70 ans, le festival peut encore intéresser les jeunes?

– C’est simple: soit nous arrivons encore à les intéresser, soit nous sommes morts. C’est l’équation fondamentale de cette édition anniversaire. Je vois des analogies assez intéressantes avec les commémorations du 700e anniversaire de la Confédération que j’ai contribué à organiser en 1991.

La mission semblait claire: il fallait regarder en arrière pour s’autocélébrer. Mais nous avions contourné cela pour dire: c’est au contraire l’occasion de regarder vers le futur. D’où venons-nous, oui. Qui sommes-nous, oui. Mais, surtout, où allons-nous? Ce sont exactement les mêmes questions qui se posent pour le festival de Locarno. Il ne faut pas tomber dans l’autocomplaisance; c’est pour cela que j’ai refusé les grands feux d’artifice métaphoriques ou réels. Qu’est-ce que les jeunes qui auront 20 ans en 2037 voudront comme festival de Locarno? Quelles seront leurs relations avec l’image, le film? Voilà à quoi nous devons réfléchir. Il faut rester ouverts aux nouveautés.

– D’où la constitution d’une sorte de conseil d’administration…

– Exactement. Dans les grandes entreprises, les conseils sont remplis de vieux messieurs qui ont beaucoup d’expérience. Ici, j’ai exigé que les membres de ce nouvel «advisory board» aient entre 16 et 23 ans. Leur mission sera de se promener dans le festival, de nous dire comment change le monde de l’audiovisuel et la consommation de films et de pointer nos lacunes. Artistiquement, techniquement, financièrement, dans notre communication et dans notre identité, nous devons impérativement rester à jour. Je suis par ailleurs convaincu que nous avons encore un rôle à jouer. A l’heure où nous sommes tous très isolés, où nous regardons Netflix avec un casque sur les oreilles, où les structures familiales éclatent et où les relations sont de plus en plus numériques, nous avons besoin de moments où nous nous sentons physiquement les uns près des autres. C’est que ce que permet le cinéma.

– Pourtant la fréquentation des salles est en baisse…

– Oui, mais cela s’explique par toute une série de raisons qui ne concernent pas les festivals. Ces derniers possèdent quelque chose en plus: ils sont extraordinaires du fait de leur fréquence annuelle. Les imbéciles qui nous reprochent de dépenser 13 millions de francs en seulement dix jours n’ont rien compris. Un festival, c’est comme une histoire d’amour. Durant des semaines, des mois, on prépare quelque chose qui finit par arriver dans une apothéose.

– Vous dites qu’il faut rester ouvert aux nouveautés. Et les séries? En Suisse comme à l’étranger, de nombreux festivals se profilent sur ce créneau. Pourquoi pas vous?

– Je suis d’accord et je m’attends à ce que notre «advisory board» fasse une remarque sur ce sujet. Mais c’est un domaine qui n’est pas le mien et c’est à Carlo [Chatrian, directeur artistique, ndlr] de se positionner.

– Chaque année le festival traverse différentes polémiques. Il y a eu l’histoire autour de la venue de Roman Polanski, les accusations d’être à la solde d’Israël… Qu’est-ce que ce sera cette année?

– Un festival c’est comme un champ de mines: impossible de savoir combien il y en a, mais il faut néanmoins le traverser. L’histoire avec Roman Polanski reste, pour moi, l’épisode le plus sombre de ma carrière au festival. En un instant, tout était hors de contrôle – c’est ce que je disais quand je parlais des coups de queues du monstre. Pour cette année, j’espère qu’il n’y aura rien. En tant que président, je cherche la stabilité. Les directeurs artistiques, eux, peuvent parfois avoir un intérêt dans une polémique artistique pour se repositionner, pour que l’on parle d’eux, qu’on dise qu’ils sont courageux… Mais pas le président.

– Dès la fin de cette édition, vous perdrez Mario Timbal, votre directeur des opérations, qui, selon nos informations, a été débauché par la Fondation Luma Arles. Comment avez-vous pris la nouvelle?

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– Je ne veux pas évoquer l’endroit où il va. Ce que je peux dire, c’est que Mario est venu me voir un jour dans mon bureau avec une mine sombre. Et, ce n’est pas dans son habitude, car il n’y a généralement aucun problème qu’il ne soit capable de résoudre. Il m’a annoncé la nouvelle et m’a demandé ce que j’en pensais. Je lui ai dit que, s’il avait refusé, je l’aurais licencié pour le forcer à accepter le poste.

– Le festival est aussi une plateforme politique. Alors qu’un Tessinois est pressenti pour accéder au Conseil fédéral cet automne, est-ce que vous prévoyez quelque chose de spécial?

– Mon travail consiste à dresser une belle table, présenter les chaises et faire que les gens s’assoient autour pour discuter. Rien de plus. Il faut comprendre qu’une élection au Conseil fédéral fonctionne aussi par cercles concentriques. L’histoire montre que, souvent, les dernières heures sont décisives.

– Vous êtes vous-même libéral. Qui d’Ignazio Cassis, Christian Vitta ou Laura Sadis vous convainc le plus?

– Ce n’est pas à un petit président de festival comme moi de donner des noms. Il y a d’excellents candidats partout, tous capables d’endosser ces responsabilités. Pour moi, il est absolument indiscutable que la Suisse italienne doit retrouver un conseiller fédéral. Parler italien, ce n’est pas juste une succession de mots. C’est un ensemble de sensibilités, de priorités, d’émotions, de valeurs… C’est une culture qui doit entrer dans les discussions de ce pays où les décisions se prennent justement grâce au dialogue.

– Revenons au festival. Depuis le pic de 166 000 spectateurs en 2014, ce chiffre redescendu à 164 000 (2015) puis 162 000 l’an dernier. Ce déclin vous inquiète?

– Déclin? Non. C’est simplement l’indice que nous avons atteint notre potentiel maximal. Si la Piazza était plus grande, je vous promets que l’on pourrait accueillir davantage de personnes certains soirs mais, hélas, cela ne fait pas partie de nos possibilités. Cette année, nous avons quatre salles supplémentaires, cela changera peut-être un peu la donne. Une piste pourrait être d’ouvrir le festival «horizontalement», sur d’autres arts, comme nous le faisons au printemps avec les rencontres de L’immagine e la parola.

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– Selon nos estimations, vos quatre sponsors principaux vous versent chacun entre 500 000 et 600 000 francs pour un budget total d’environ 13 millions (subventions incluses). En fin d’année dernière, l’un d’eux, la société électrique tessinoise AET, a rompu le contrat. Que s’est-il passé?

– AET a souffert de l’effondrement des prix de l’électricité. Et comme ils ne font plus de bénéfices, ils n’ont plus pu soutenir le festival. Cela m’a causé beaucoup de soucis. Un sponsor principal, ça ne court pas les rues mais La Mobilière, que nous fréquentions depuis longtemps, a accepté de reprendre le flambeau.

– Vous cherchez longtemps un partenaire horloger. Après le départ de Parmigiani, Swatch est revenu comme sponsor secondaire. Pourquoi ne pas faire de lui le cinquième sponsor principal?

– Ce serait magnifique mais, pour le moment, je dois faire une autre réflexion. Un cinquième sponsor diminuerait de fait la visibilité des quatre autres. En tant que président, je dois veiller aussi à l’intérêt de tous. Tant que je n’ai pas impérativement besoin de cinq sponsors pour rester dans mes frais, je ne dérangerai pas Nick Hayek.

– On retrouve l’écran de la Piazza Grande sur le nouveau billet de 20 francs. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez réussi à y accéder?

– Nous en parlions depuis 2012 déjà. Mais nous avons convenu avec la Banque nationale suisse que l’on ne donnerait pas la genèse de ce projet.

– Est-ce qu’il s’agit pour vous d’une marque de reconnaissance?

– C’est une fierté, un couronnement. Toute ma vie, je l’ai passée à lutter pour que le Tessin se retrouve au centre de la Suisse. Le festival de Locarno est certes un événement culturel, mais il doit être utile pour le Tessin. Economiquement, d’abord. Nous investissons 13 millions de francs et il génère 40 millions pour la région. Mais cela va plus loin car il doit être utile politiquement à la Suisse italienne, ce qui le rend utile pour la Suisse entière. Vous savez, nous devons tous veiller à ce que, comme le disait Friedrich Dürrenmatt, le Tessin ne se dissolve pas dans la Suisse comme du sucre dans une tasse de thé. Quand je suis arrivé à la direction de l’office du tourisme tessinois, j’étais convaincu qu’il fallait lutter pour sortir le Tessin de sa faiblesse économique et de l’humiliation culturelle qu’il subissait. Tout s’est progressivement réveillé avec la création de l’université (1996) et avec des visionnaires comme Mario Botta, Flavio Cotti ou Giuseppe Buffi. Le Tessin a lentement changé, son complexe d’infériorité s’est dissipé, il a quitté cette posture de Calimero pour devenir terre de transition. Entre le nord et le sud, nous avons désormais un tunnel qui nous relie. Il est désormais temps que nous nous rapprochions de l’ouest. Aujourd’hui, toutes les conditions sont là pour que le Tessin et la Suisse Romande se rapprochent. A mon sens, le Festival est un moment privilégié pour accélérer ce nouveau rapprochement. La place du Tessin sur un billet de banque, c’est un peu le symbole de cette renaissance du Tessin. Il ne reste plus qu’une bataille: un train direct entre Genève, Berne et notre canton. Mais cela prendra peut-être encore quelques décennies…

– Il y a quatre ans, vous déclariez que l’unique personne qui avait le droit de vieillir dans un festival, c’était le président. Vous arrivez à vos 73 ans. Combien de temps envisagez-vous de rester à la barre?

– J’ai toujours dit que la 70e édition était une étape et la 75e, un objectif. Au-delà de la boutade, ce n’est pas si simple. Il faut se demander quelle est la tâche d’un président. J’en vois trois: financer le festival, financer le festival et financer le festival. Cela, je sais le faire. Il faut aussi tenir le dragon en laisse, faire de la représentation, garder un état d’esprit tourné vers la jeunesse… J’y arrive grâce à mes directeurs qui sont encore jeunes et à mon nouvel «advisory board». Vous savez, mon avantage c’est que je ne dois plus rien à personne. Je n’ai plus ma carrière devant moi, je n’ai à répondre de pressions d’aucune sorte. C’est ma force pour défendre la liberté et l’identité du festival. Quand est-ce que je vais partir? Ça ne m’est pas clair. Aujourd’hui, je suis moins dans l’opérationnel mais je sais que je suis utile pour le festival. J’ai demandé à quelques personnes autour de moi de me signaler quand ils auront l’impression que je vieillis trop car je ne veux pas sombrer dans le pathétique. Jusqu’à présent, ils ne se sont pas encore manifestés.

– Vous y prenez encore du plaisir?

– Je suis encore fasciné par cette tâche! Je trouve aussi que c’est un privilège énorme! Ce d’autant qu’on ne peut plus le faire comme au début, à mi-temps. Aujourd’hui, il faut y mettre toutes ses forces, toutes ses émotions… Mais je suis lucide: une des lois dans l’entreprise, c’est d’avoir toujours un remplaçant à disposition. Dans mon cas, si je sors de cette interview et que je fais une attaque cardiaque, une alternative est déjà prévue.

– Et l’on connaît son nom?

– Je ne veux pas le donner. Car peut-être que, dans deux ou trois ans, il sera différent. Vous savez bien que la Nachfolgeplanung, comme disent les Suisses Allemands, est quelque chose de dynamique.


Questionnaire de Proust

– Quel est votre film préféré?

Citizen Kane

– Qui est votre héros de fiction préféré?

– Faust. Car je cherche, je cherche, je cherche sans m’arrêter.

– Le métier que vous auriez toujours voulu faire ?

– Je crois que j’aurais été un bon hôtelier.

– Le bruit qui vous énerve le plus ?

– Le bruit du souffleur de feuilles dans la rue. Pourquoi ne pas utiliser de râteau?

– Quel est votre oiseau préféré?

– Le hibou, parce qu’il est sage.


Profil

1944: Naissance à Berne

1972: Nommé à la tête de l’Office du tourisme du Tessin

1988: Le Conseil fédéral lui confie l’organisation des festivités du 700e anniversaire de la Confédération

1992: Nommé administrateur délégué de la Fédération des coopératives Migros

1997: Devient vice-président de l’éditeur Ringier (copropriétaire du Temps)

2000: Rejoint le festival de Locarno en tant que président

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