Musique

Ces hommes charmants

The Smiths, un des groupes les plus importants de l’histoire pop, se sont séparés voilà tout juste trente ans. Retour sur une aventure explosive qui allait changer l’Angleterre comme jamais

Noel Gallagher, l’ex-leader d’Oasis aux jugements sombres et définitifs, a un jour posé celui-ci sur Morrissey: «Quoi qu’on puisse écrire sur l’amour, la haine ou l’amitié, il fera mieux. Parce qu’il est le meilleur parolier de tous les temps.» Peter Hook, le bassiste de Joy Division et New Order, a toujours publiquement détesté les Smiths. Jusqu’à cet aveu, en 2013: «Maintenant que la compétition est finie, je peux l’avouer: c’est un groupe merveilleux. S’ils revenaient aujourd’hui, ils feraient un carton mondial inimaginable.» On trouve toujours un sondage au Royaume-Uni pour rappeler qu’il s’agit là du groupe le plus influent de l’histoire du rock britannique. Toujours un people ou un politique pour clamer son amour indéfectible.

Trente ans tout juste après leur séparation, on sait leur œuvre éternelle. Mais plus fort encore: les Smiths ont su changer la vie de toute une génération dans l’Angleterre alors fracassée de Margaret Thatcher. Et si la jeunesse d’aujourd’hui ne peut pas recevoir une gifle aussi violente qu’au mitan des années 1980, elle comprend tout de même bien ce qui a pu se passer en écoutant leurs hymnes: une alchimie unique entre un guitariste aux riffs inconnus et un chanteur-archange à la fois ultrasensible et indestructible, capable de déverser des torrents de poésie en si peu de mots.

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Une part de chance

Il fallait une part de chance pour un tel miracle. Le contexte de 1983 était justement idéal pour leur avènement: le punk est bel et bien mort, l’indie dance pas encore arrivée, et c’est la consternation au sommet des charts avec le rock épique de Bruce Springsteen ou les insignifiances de Dire Straits. Dave Tindall, aujourd’hui reporter mais à l’époque post-ado un peu largué, le décrit ainsi: «On vivait en plein trou noir culturel: les fringues étaient nazes, la pop préfabriquée et sans intérêt, les DJ ne passaient que des titres sans âme.» Morrissey l’a parfaitement résumé dans Panic: «Pendez ces maudits DJ, parce que la musique qu’ils n’arrêtent pas de jouer, ça ne me dit rien sur ma vie.» L’Angleterre avait clairement besoin d’autre chose, avec Thatcher au pouvoir, la désindustrialisation, les grèves brisées, le petit peuple désigné comme l’ennemi.

Quand les Smiths débarquent, ils réalisent le hold-up parfait. David Bramwell, l’homme qui se cache derrière Oddfellow’s Casino, raconte la violence du tout premier impact: «Ils sont arrivés de nulle part et ont atteint le sommet dès leur premier single. Je n’avais jamais vu ça avant, je n’ai plus vu ça après. Même les Radiohead ont eu besoin de plusieurs années pour trouver leur son. Les Smiths, c’était dès le premier jour.» Pourquoi? Parce que Morrissey s’y préparait depuis quinze ans, même reclus dans sa chambre. Et parce que sa rencontre le 20 mai 1982 avec Johnny Marr, guitariste de 18 ans à la mèche incertaine, allait s’avérer comme l’élément déclencheur du raz de marée.

Enorme influence sur la société anglaise contemporaine

JD Beauvallet, rédacteur en chef des Inrocks, a vécu la révolution au plus près, puisque installé à Manchester entre 1983 et 1985. Il a en son temps parlé des titres des Smiths comme des «manuels de savoir-vivre pour une génération désemparée, accrochée à ces chansons comme à une bouée». Trente ans plus tard, il rappelle leur influence énorme sur la société anglaise contemporaine: «Leurs paroles sont passées dans le domaine public, on entend même des parlementaires argumenter en utilisant certaines de leurs expressions, comme This Charming Man.» Référence à l’amour du groupe revendiqué par David Cameron, l’ancien premier ministre anglais.

Voilà dix ans, le Guardian avait sollicité des témoignages de fans pour fêter les vingt ans de la sortie de The Queen Is Dead, l’album vedette de leur discographie. «Dans «Hand In Glove», ils chantent: «Et si les gens me fixent, et bien qu’ils me fixent, j’en sais trop rien et je m’en fous complètement.» «Quelqu’un comprenait ce que je ressentais, j’en avais enfin la preuve. Du jour où je les ai connus, ma vie en a été bouleversée», pour Mark. «Ils m’ont touchée parce qu’ils avaient l’air de vraiment comprendre l’horreur de la solitude, de grandir en ayant l’impression d’être une marginale, d’être mise à l’écart et maladroite», pour Rachel.

Entre mélancolie et colère

Dave Tindall se souvient: «La première fois que je les ai écoutés, ce fut une révélation: il y avait une autre voie, et ils nous la montraient. Les laissés-pour-compte avaient enfin un porte-parole, on se sentait membre d’un club. Mais un club cent fois plus sympa et brillant que ceux des autres.» Un club mené par des leaders en croisade, au discours affirmé entre mélancolie et colère, et ce, dès avant la sortie de leur premier album: «Personne n’a plus besoin d’avoir l’air cool. Il suffit d’être soi-même et de dire ce qu’on veut, c’est la base de la «smithitude», a dit Morrissey. Qui ne perdait jamais une occasion de faire preuve de sa délicieuse arrogance. Ainsi en 1983, un seul single au compteur, mais un refus sans appel d’assurer la première partie de Police en Europe, avec cet argument prémonitoire terrifiant de prétention: «Nous sommes déjà beaucoup plus importants que The Police.» Ainsi en octobre 1984, après l’attentat manqué contre Margaret Thatcher à Brighton: «La vraie tragédie, c’est qu’ils l’aient ratée.» Qu’il devait être rassurant d’être jeune et d’entendre de telles paroles à ce moment-là.

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Les Smiths, c’est d’abord Marr ou Morrissey?

On parlait d’alchimie, mais il existait un débat sans fin voilà trente ans: les Smiths, c’est d’abord Marr ou Morrissey? L’histoire a tranché. Morrissey, qui vit désormais en partie à Lausanne, en est sorti vainqueur, grâce à une carrière solo majestueuse depuis 1988. Il est devenu objet de culte universel et intemporel, quand son ancien guitariste reste estimé, mais davantage dans l’ombre. Ses paroles sur la violence domestique ou scolaire, les relations filles-garçons, le mal-être et les crises identitaires: on ne lui connaît pas une seule production seulement moyenne. C’est un peu comme les anathèmes d’Emil Cioran sur le suicide et le non-sens de l’existence: on sort de chaque lecture revigoré, soulagé de constater qu’on n’est pas seul à subir de telles angoisses.

Le légendaire Robert Wyatt a lui parlé de l’importance de Morrissey en analysant «Some Girls Are Bigger Than Other», chanson en apparence toute légère: «Il a saisi tout le malaise de l’adolescence, le pathos des garçons moins matures que les filles, qui les regardent et ne savent pas comment se comporter. Il dit que la posture macho est juste impossible, et des tonnes de garçons se sont sentis soulagés de pouvoir être eux-mêmes, sans chercher à devenir un stéréotype masculin. Il parlait aux jeunes incompris, comme Bob Dylan en son temps. On doit tous lui en être reconnaissants.»

80 chansons produites en cinq ans

Les Smiths ont vécu à toute berzingue entre 1982 et 1987, enchaînant disques et tournées sans jamais rien déléguer, pour être sûrs de ne jamais perdre le contrôle. C’est pourtant ce qui a fini par arriver: ils ont terminé leur course plein mur, par trop d’épuisement et d’énergie gâchée. «Ils ont sorti près de 80 chansons en cinq ans et il n’y avait rien à jeter. On ne sort pas indemne d’une telle production», dit encore JD Beauvallet. Depuis ce triste communiqué annonçant leur fin à l’été 1987, Morrissey a systématiquement refusé les millions de dollars proposés pour la reformation du groupe. Il a bien fait. Leur séparation fut un immense choc, mais il n’y a plus besoin d’être triste: leur mission est accomplie, ils ont changé le monde pour toujours.


Le biopic qui tache

C’est seulement une bande-annonce annonçant la sortie officielle du film England Is Mine ce vendredi 4 août en Angleterre, mais déjà un sujet de polémique. Le thème: Morrissey, sa vie, son œuvre avant son accession au statut de star planétaire. Un biopic non autorisé, et deux minutes de trailer qui donnent la nausée: le charismatique mancunien y est dépeint comme un sombre tâcheron gavé de complexes, ce qui fait redouter le pire.

Certains ont eu la (mal)chance de le subir en entier, avec critiques assassines et immédiates. Tel James Maker, ami d’enfant du Mozz, qui a ainsi réagi: «Morrissey, un autiste avec des cheveux frisés et un duffle-coat vert? Ce n’est pas un biopic, mais une fiction totale. Je l’ai très bien connu et sa mère devrait attaquer le film en justice pour ce qu’ils ont fait de sa maison d’enfance. Le film sous-entend que n’importe qui pourrait devenir chanteur, ce qui est une insulte à son talent. C’est incroyable qu’ils aient pu faire autant d’erreurs alors que cette partie de sa vie est très connue.»

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