Dès vendredi et durant tout le week-end, 280 auteurs ont rendez-vous avec leur public au Livre sur les quais à Morges, le festival qui lance la rentrée littéraire en Suisse romande. L’une des marques de l’événement est de placer côte à côte les stars et les débutants, les auteurs confirmés et les jeunes talents. Parmi ces derniers se détachent de plus en plus celles et ceux qui sortent de la Haute Ecole des arts de Berne (HKB), section écriture littéraire. Agés pour certains d’à peine 25 ans, ces écrivains tout frais trouvent des éditeurs de renom peu après leur sortie de l’école. Et remportent des prix littéraires en vue. Alors que le monde de l’édition francophone avait l’habitude de voir éclore les talents vers le milieu de la trentaine, ces jeunes pousses bousculent les rythmes et impriment une dynamique nouvelle, voire ébouriffante, à la scène romande.

La pépinière de ces talents? L’Institut littéraire suisse à Bienne, qui a fêté son dixième anniversaire en 2016 et dépassé le cap des 100 diplômés cette année. Partie intégrante de la HKB, l’Institut forme au bachelor. Tandis que le master en écriture et traduction littéraire est dispensé à Berne. A chaque niveau, ces formations sont bilingues, français et allemand. Cette rentrée, les couleurs de l’école sont représentées, pour les francophones, par Thomas Flahaut, 26 ans, qui publie Ostwald aux éditions de l’Olivier, et par Céline Zufferey, 25 ans, qui a convaincu Gallimard avec Sauver les meubles. A la petite échelle romande, 2016 fut faste aussi avec Elisa Shua Dusapin et son Hiver à Sokcho, succès public et critique, et Anne-Sophie Subilia avec Parti voir les bêtes, toutes deux chez Zoé. En 2015, Antoinette Rychner remportait deux prix importants, le Dentan et un Prix suisse de littérature, avec le bien nommé Le Prix. Les années précédentes ont toutes eu leur lot de publications.

«Vous allez formater les écrivains!»

Difficile de croire, au vu de ces succès, que la naissance de ces formations à l’écriture littéraire a eu lieu, en Suisse romande du moins, dans un climat chargé de doutes voire de suspicion. «L’art d’écrire ne s’apprend pas», tonnaient les grincheux. «Vous allez formater les écrivains!» s’alarmaient les anxieux. Marie Caffari, directrice de l’Institut littéraire de Bienne, se souvient de ces grincements. Les choses ont bien changé depuis. «En 2006, nous étions des pionniers. Aucun enseignement de ce type n’existait en France ou ailleurs dans l’aire francophone. Aujourd’hui, je me retrouve à rappeler aux éditeurs désireux de publier nos élèves que nous ne sommes pas une agence littéraire mais une école et que les temps d’apprentissage sont à respecter.»

Ce souci de préserver l’école comme un sas avant l’entrée dans l’aire professionnelle, Olivia Rosenthal le partage aussi. Ecrivaine, elle dirige, avec Lionel Ruffel, le master en création littéraire de Paris 8. En habituée de l’Institut de Bienne, où elle a donné des ateliers, elle s’est nourrie de l’expérience des Suisses pour lancer en 2012 ce cursus universitaire, l’un des tout premiers en France, après ceux du Havre et de Toulouse. L’Université de Cergy-Pontoise a rejoint ce tiercé récemment. «On attend six à sept publications d’anciens élèves dans les dix-huit prochains mois», se félicite-t-elle.

Ian McEwan, Kazuo Ishiguro…

Ce n’est pas un hasard si l’impulsion qui a permis la création de l’Institut littéraire suisse en 2006 déjà est venue du milieu littéraire alémanique. On y connaît bien les pratiques universitaires allemandes, déjà anciennes dans ce domaine, comme à Leipzig ou à Berlin. En Angleterre, c’est l’Université d’East-Anglia qui a ouvert le premier bachelor européen de creative writing en 1970. Avec des élèves aussi prestigieux que Ian McEwan ou Kazuo Ishiguro.

Mais ce sont les Américains qui ont la plus longue histoire dans ce domaine. Le premier atelier universitaire en écriture littéraire a été ouvert en 1897 à l’Université de l’Iowa. William Styron, Raymond Carver, John Irving entre autres y ont été élèves. Près de 50 cursus universitaires enseignent l’art d’écrire aux Etats-Unis aujourd’hui. Avec pour axe pédagogique l’idée que l’on n’apprend pas à écrire tout seul mais, au contraire, en partageant son travail avec les autres élèves et avec des écrivains plus confirmés.

Une approche que l’on retrouve à Bienne. Auteur d’une dizaine de romans, Michel Layaz enseigne pour le bachelor et le master. Il n’est pas surpris par ces volées de talents très jeunes qui émergent sur la scène romande: «La formation permet aux élèves de gagner beaucoup de temps. Ce qu’ils apprennent en trois ans d’école nécessite dix voire quinze ans de pratique solitaire. Le cursus est un accélérateur d’apprentissage.»

Autre méthode clé dont l’Institut de Bienne s’est fait une spécialité: le mentorat, ce compagnonnage sur le long terme entre un écrivain confirmé et un élève. «Le procédé est très socratique. On fait sortir chez l’élève ce qui l’habite déjà. On ne fait que participer à cette extraction», explique Michel Layaz. Les anciens élèves contactés (lire ci-contre) le disent tous: ils n’ont pas appris à écrire, ils ont appris à travailler. «A recevoir des critiques et à en formuler soi-même; à prendre conscience de sa propre écriture, et de celles des autres, ce qui est nécessaire pour dialoguer avec les éditeurs», explique Elisa Shua Dusapin.

Version buissonnière

Caroline Coutau, directrice des éditions Zoé, a publié de nombreux anciens élèves de la HKB. «L’Institut de Bienne est devenu un label de qualité, indéniablement. Même si comme pour toute école, il en sort de bons et de moins bons élèves. Ils savent prendre les critiques. Le travail est souvent plus facile avec eux, même s’ils ont parfois une attitude un peu scolaire.»

Mais le salut ne vient pas que de l’école institutionnelle. Depuis 2012, il existe en Suisse romande une approche buissonnière très performante: il s’agit de l’Ajar, l’Association des jeunes auteurs romands. Les membres, une vingtaine aujourd’hui, sont eux aussi convaincus des bienfaits de l’approche collective de l’écriture. De ce vivier-là sortent aussi les talents les plus fins. L’écriture aujourd’hui se vit plus que jamais en réseau.

Le Livre sur les quais, Morges, du 1er au 3 septembre. www.lelivresurlesquais.ch


«Un besoin de légitimation»

Céline Zufferey, 25 ans, née à Granges (VS). Master en écriture et traduction littéraire à la Haute Ecole des arts de Berne. Premier roman, Sauver les meubles, publié chez Gallimard en août 2017. Vit à Lyon.

Le Temps: Qu’avez-vous appris pendant votre formation?

Céline Zufferey: J’ai appris à trouver des réponses à la question: «Comment arriver de la manière la plus efficace à l’effet que je cherche à produire?» Le mentorat permet à chacun de progresser sur sa propre manière d’écrire. Les mentors nous poussent à beaucoup pratiquer, à retravailler. Le regard extérieur permet d’avoir une réflexivité constante sur son travail, ce qui fait avancer beaucoup plus vite que le travail en solitaire.

- Quel rôle votre formation a-t-elle joué dans votre envie de devenir écrivain?

- Etre sélectionnée par la Haute Ecole de Berne a été très important pour moi. Je me suis sentie reconnue et soutenue dans mon projet d’écriture. Comme jeune auteure, j’avais besoin de cette légitimation. L’instance de légitimation finale étant la maison d’édition.

- Ecrivain, est-ce un métier?

- Oui, c’est l’activité qui occupe le plus mon esprit, pour laquelle je consacre le plus d’efforts et de travail. Mais la rémunération financière n’est jamais à la hauteur du travail fourni. Quand une fonction n’est pas rémunératrice, notre société a du mal à la reconnaître comme profession.


 

«Une attitude face au travail»

Thomas Flahaut, né à Montbéliard (France) en 1991. Bachelor à l’Institut littéraire de Bienne en 2015. Ostwald, premier roman publié aux éditions de l’Olivier en août 2017. Vit à Lausanne.

Le Temps: Qu’avez-vous appris pendant votre formation?

Thomas Flahaut: Plus que des méthodes d’écriture, j’ai acquis une attitude face au travail. Avec Noëlle Revaz, mon mentor, j’ai appris à être souple face aux critiques, à me remettre en cause très vite, à être capable de réécrire. Ostwald a d’abord été ma thèse de bachelor. L’éditeur, l’Olivier, l’a trouvé intéressant mais m’a demandé de le retravailler. Je l’ai entièrement réécrit. Et c’est dans ce travail-là que j’ai appris à écrire, véritablement. Ecrire un roman exige un travail énorme. Il faut du temps et du soutien. Sans l’Institut, je n’aurais sans doute pas écrit à 26 ans un premier roman dont je suis fier.

- Quel rôle a joué cette formation dans votre envie d’être écrivain?

- J’avais envie d’écrire sans toutefois pratiquer l’écriture de manière très régulière. J’écrivais de la poésie, du théâtre. Je savais qu’écrire me permettrait de regarder le monde. Mais la question du genre ne s’était jamais vraiment posée. L’Institut littéraire a été fondateur dans mon envie de devenir romancier.

- Ecrivain, est-ce un métier?

- Oui, bien sûr, c’est un travail. La culture et la littérature sont aussi des industries. Et les écrivains en font partie. C’est à l’Institut que j’ai été mis au parfum de la précarité des métiers de l’écriture. Nous sommes un peu les Uber de la culture. Il y a beaucoup à revendiquer.


«La fin des fantasmes»

Antoinette Rychner, née en 1979 à Neuchâtel. Fait partie de la première volée d’élèves de diplômés de l’Institut littéraire de Bienne en 2009. Son premier roman, Le Prix (Buchet/Chastel) obtient le Prix Dentan en 2015 et un Prix suisse de littérature en 2016.

Le Temps: Qu’avez-vous appris pendant votre formation?

Antoinette Rychner: L’exigence! On apprend à ne pas sacraliser le moindre de ses écrits, à savoir se montrer critique envers les premières versions en sachant qu’elles devront être retravaillées tout en essayant d’en respecter le pouls initial. L’Institut pose un cadre institutionnel sur une pratique ancienne: le fait de soumettre son texte en cours à un écrivain plus expérimenté. Le cadre institutionnel est essentiel pour faire reconnaître la validité de ce projet un peu fou: consacrer trois ans à la recherche en écriture.

- Quel rôle ces études ont-elles joué dans votre envie d’être écrivain?

- Depuis que j’ai appris à écrire à l’école primaire, j’écris de la fiction. Longtemps, «être écrivain» était pour moi un fantasme stéréotypé. Mes études m’ont fait découvrir un monde: celui des auteurs vivants. A leur contact, j’ai découvert qu’il existait une activité sérieuse et profonde d’écriture, qui peut s’articuler aux grandes œuvres existantes mais qui reste fondamentalement créative.

- Ecrivain, est-ce un métier?

- Oui c’est un métier. Mais je me méfie de ce qui est compris par «métier» ou par «vivre de sa plume». On le comprend en général comme un écrivain qui gagne sa vie grâce aux ventes de ses livres. Or l’immense majorité des auteurs ne tirent de leurs droits d’édition qu’un revenu anecdotique. Il est temps d’ouvrir les yeux sur la réalité économique des auteurs: ce qui permet du revenu, ce sont les commandes d’écriture par des revues, des compagnies de théâtre; les cachets pour des rencontres publiques; pour l’animation d’ateliers, pour des engagements comme scénariste, dramaturge et enfin les résidences d’écriture rémunérées, les bourses et les prix littéraires.