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Les acteurs de «Je suis un pays». De gauche à droite, Sharif Andoura, Hedi Zada, Candice Bouchet, Thibaut Evrard, Thomas Blanchard et Pauline Lorillard.
© Mathilda Olmi

Spectacle

Vincent Macaigne, la griffe d’un diable à Vidy

L’artiste français en fait-il trop dans «Je suis un pays»? Autant reprocher à Usain Bolt ses foulées trop grandes. Son nouveau spectacle tempête, crache et remet d’aplomb. Chronique d’une nuit d’apocalypse

A l’entracte, Vincent Macaigne court dans la salle comme un apprenti sorcier, l’âme et les yeux exorbités. L’auteur et metteur en scène de Je suis un pays n’affronte pas l’enfer dans lequel il plonge ses acteurs. Mais il hante ce texte d’une jeunesse perdue, il en attise les flammes dans la cabine de régie du Théâtre de Vidy, il y marmonne une révolte transmutée en hémorragie politico-lyrique, en vague d’acier sur la plage de nos désenchantements. Vincent Macaigne est barbu comme le djinn de nos rêveries: il fait profession de cyclone, il dévaste et, sortilège, remet d’aplomb.

Libérer les corps pour qu’ils soient en crue. Programmer le débordement dans toutes les alvéoles du théâtre. Mixer encore les musiques et les fétiches qui nous composent, les totems et les tabous. Tel est le métier de Vincent Macaigne. Sa technique? Happer le spectateur dans le foyer déjà. Et puis le prendre au collet, sur un tempo pop ou punk.

Dans cette furia, la phénoménale Candice Bouchet incarne la Mère. Elle est femme de ménage à la Société des Nations, elle barbote dans un trafic d’organes et elle proclame sa vie de misère, solaire comme une dresseuse de serpents pythons. Elle a deux enfants, Marie – qui aura un destin biblique – et Hedi, son préféré, un garçon qui a des ténèbres douces dans les yeux et qui porte une jupette de carnaval. Tiens, il est justement assis à côté du chroniqueur, dans la salle.

L’apocalypse en direct

Je suis un pays est une apocalypse. Un voile s’y déchire, une psyché crache sa vérité, ce puits de pensées et d’affects où surnagent des personnages. Tous les spectacles de Vincent Macaigne sont des apocalypses, ils révèlent nos parts maudites, dégoupillent des remords anciens. Marie, donc, portera un prophète. Avec elle, peut-être, une nouvelle ère – sauf que Monsanto, Walt Disney et Coca Cola ont lancé une OPA sur le paradis à venir.

Mais à l’instant, le ciel s’effondre en morceaux sur le plateau tandis qu’une brume de glace submerge ce qui ressemblait à l’amphithéâtre de la Société des Nations. Vous voilà siphonné dans votre fauteuil, guetté par le regard de biche de Marilyn, cette idole d’autrefois perdue dans un écran de télévision.

Le sang du Grand-Guignol

Sauve qui peut la vie est un autre titre pour Je suis un pays. Marie, Hedi, leur père mort puis déterré sont embrigadés dans un grand show télé. Une animatrice sans vergogne (Candice Bouchet encore) pousse un candidat sous acide – l’acteur Sharif Andoura – à terrasser le patriarche justement, celui qu’on a ressuscité et qui croupit dans une cage. Aussitôt demandé, aussitôt fait: il lui gobera les yeux puis reviendra sous les projecteurs en prédateur insatiable.

Vainement provocateurs, cette surenchère dans l’horreur, ce pilonnage de la société du spectacle? A l’oreille, la prose de Macaigne pèse parfois son poids de lieux communs – rien de faux, mais rien d’inédit non plus sur le capitalisme des spéculateurs par exemple. A l’œil, ses coulées sanguinolentes, ses fumigènes punk, ses mutilations façon film gore respirent bien le Grand-Guignol d’autrefois, cet art où tout était bon pour épouvanter le bourgeois.

Mais le Grand-Guignol, justement, n’est pas d’autrefois. Il n’est pas confiné au théâtre, il suinte de partout, souffle Macaigne. Et si son cauchemar colle à la peau, c’est que son geste est total, qu’il s’adresse à nos viscères autant qu’à nos cerveaux.

Le théâtre, ce radeau

Rien ne prendrait toutefois sans le bouleversant engagement des acteurs. Appelons ça intégrité, sincérité si on ose, métier aussi, évidemment. Déchirant par exemple ce moment où Marie (Pauline Lorillard), dans son costume de superwoman, conjure Hedi, son frère dénaturé, de ne pas la haïr. Elle veut recoudre à l’instant les lambeaux de leur enfance. Plus tard, elle aura ces mots qui sont l’ourlet secret de Je suis un pays: «Je ne regrette pas la jeunesse, mais je regrette sa promesse.»

Au bout de tout, sur la jetée de nos fictions naufragées, les acteurs invitent le public à boire sur scène à la santé de… de qui? De quoi? De cet espoir que le théâtre soit encore un radeau. Vincent Macaigne est ce djinn, il pulvérise tout pour susciter des tribus de fortune.


Je suis un pays et parallèlement Voilà ce que jamais je ne te dirai, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 29 septembre; Théâtre de Vidy.

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