Roman

Bernard Werber, le romancier qui se tue pour mieux régler ses comptes

Dans son dernier livre, qui sort ce jeudi, le très populaire Bernard Werber raconte comment un romancier décédé enquête sur son propre assassinat. Dans ses limbes, l'auteur organise le procès de la grande littérature contre la fiction de genre

Il est marrant, Bernard Werber, il doit mourir pour mieux parler de lui, et de sa condition d’écrivain populaire. Voilà ce qu’il raconte, si l’on prend le propos à fleur de pages, dans Depuis l’au-delà, son nouveau roman, qui sort ce jeudi. Bien sûr, il y a de la fiction, c’est un roman. Mais l’auteur français le plus lu au monde (avec Marc Levy) a cette forme de candeur qui conduit le lecteur à le croire, sans trop douter, dans ce qu’il dit de son propre sort. C’est l’objet réel de ce roman.

Le narrateur s’appelle Gabriel Wells, il est auteur de polars, frère jumeau d’un fameux scientifique. Un matin, Gabriel se réveille mort. C’est le fâcheux début de son histoire. Puisqu’il devine qu’il y a un problème, il se rend chez son médecin. Coup de chance dans la salle d’attente, il rencontre Lucy, une médium, laquelle devine sur-le-champ de quel statut post mortem il relève: il est irréductiblement mort, plus rien à faire sur ce point. Peu après, il apprend qu’il a été assassiné.

A propos de médium: un billet du blog de Bernard Werber

«Qui m’a tué?» en incipit

Même s’il ne dort plus, Gabriel n’aura aucune tranquillité avant de savoir qui l’a empoisonné. Lucy, elle, cherche son amoureux, un comptable, depuis neuf ans. Un drame financier avait conduit celui-ci à se réfugier à Genève – pas pour les banques, mais afin de se faire malaxer le faciès dans une clinique de chirurgie esthétique. Après la fin du secret bancaire, il est à jour sur les nouveaux atours helvétiques, Bernard Werber.

Et chez lui, la mort paraît plutôt agréable. Certes, on est privé des plaisirs de la chair, mais on vole au-dessus du monde, on traverse les murs, on peut espionner tous les vivants. Quoique: à la longue, ça devient lassant. Certains défunts demandent à être réincarnés. Gabriel Wells avait évoqué le sujet dans l’un de ses romans. Voici qu’il expérimente ce néovécu in vivo – enfin, manière de parler.

Il va jusqu’à soupçonner son frère. Mais une autre piste semble prometteuse: Jean Moisi, un critique littéraire et lui-même auteur (son grand roman s’appelle Nombril), qui hait l’écrivain. A l’ancienne, la haine; il déverse un fiel qu’aucun journaliste, pas même un blogueur, n’oserait mettre en ligne, il va jusqu’à souhaiter la mort de Gabriel Wells.

Une note de lecture à propos du «Souffle des dieux».

Le grand combat littéraire

Dès lors, l’au-delà de Bernard Werber, peuplé du fantôme d’un Alain Rotte-Vrillet responsable d’histoires réalistes de mineures torturées par un vieux pervers, prend toute sa substance.

Gabriel Wells et Jean Moisi s’étaient affrontés sur un plateau de télé, à l’avantage du second, plus rodé à l’exercice. C’est le combat de la grande littérature contre celle du caniveau, du style contre l’imaginaire, de l’establishment le nez dans la poudre contre les romanciers provinciaux le nez à l’écran. «L’autofiction, qui est l’unique littérature à la mode actuellement en France (ou plutôt à Paris), n’est qu’une thérapie déguisée», assène Gabriel. Il dit vouloir toucher les lecteurs, se battre pour que les gens lisent à l’heure du triomphe des séries TV ou des jeux vidéo. «Nivellement par le bas!» tonne Jean Moisi.

Le tribunal de la littérature de genre

Bernard Werber a déjà canoté sur le Styx, dans le cycle dit du ciel, inauguré par Les Thanatonautes – l’un de ses rares échecs commerciaux. Cette fois, l’équivalent contemporain du triptyque enfer-purgatoire-paradis sert de salle de tribunal pour le procès de la littérature de genre. Bernard Werber, dont on dit qu’il vend davantage en Corée du Sud qu’en France, sort ses griffes face à ses contempteurs de l’Hexagone; mais ses piques sont allègres – comme son écriture, joyeuse et parfois un peu trop littérale.

Lire Bernard Werber offre un plaisir simple et doux. Il fait voler son lecteur comme les âmes de ses personnages. Le romancier impose des moments d’ancien style, où les gens, dont son narrateur, racontent leur propre histoire. Le conteur jubile et partage sa délectation. Cette fois, il veut aussi défendre son registre, venger une injustice, affirmer la légitimité du genre.

Une soudaine prétention de l’auteur?

Puisqu’il manie plutôt le premier degré, on pourrait formuler un reproche à l’auteur: d’une certaine manière, lui qui paraît si modeste par ailleurs, son propos dans Depuis l’au-delà trahit une forme de suffisance. Comme s’il était le seul à porter et défendre les genres. Comme si la France n’avait pas, enfin, et depuis quelques années déjà, une vraie bonne littérature de science-fiction ou de polar, souvent reconnue – même s’il subsiste en effet quelques croûtons dans le pâté de la critique.

Ce débat date un peu, mais qu’importe. Bernard Werber a pour lui cette sincérité qu’il investit dans sa narration comme dans son combat au sein de ce petit monde des écrivains et de leurs vis-à-vis de la presse. Il se montre généreux au point de glisser une idée à sa maison d’édition Albin Michel, lorsqu’il sera vraiment mort: l’intelligence artificielle pourrait permettre de prolonger l’œuvre d’un créateur. Dans le roman, l’éditeur de Gabriel Wells tente l’essai. Qui débouche sur un piètre résultat, un roman complètement fade. Dans ses prédictions, il est malin, Bernard Werber.


Roman
Bernard Werber
Depuis l’au-delà
Albin Michel, 448 p. 

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