Sylvie Bonier: Le crépuscule d’un Dieu

Le temps est un tueur. Il y a des occasions qui nous rappellent à ce mauvais tour de la vie. Le récital de l’immense pianiste Maurizio Pollini au Victoria Hall en mars en est l’exemple. Ses absences, ses fragilités, la dissolution de son jeu qui fut une référence pendant des décennies ont soulevé la tristesse. Les trois dernières Sonates de Beethoven sont un Himalaya pianistique. Le musicien s’y est confronté sans préjuger de ses forces. Et les auditeurs ont pleuré l’effritement de l’icône ce soir-là. Tel un miroir tendu à ceux qui ont adoré cet artiste et cet homme hors norme, le concert a montré les limites de la vie. Bien au-delà de l’incommensurable apport de l’artiste qui a marqué plusieurs générations de musiciens et de mélomanes. L’émotion qui s’est faufilée entre les sièges était d’un ordre supérieur. Celui d’une infinie compassion. Pour lui, et pour nous tous.

Maurizio Pollini, grande âme au clavier fragilisé


Alexandre Demidoff: Sylvain et Fanny, fourrures d’automne

Fanny Ardant et Sylvain Tesson. Mon automne fut le leur. Ils sont aux antipodes a priori. Sauf que. Quand elle entre chez Loulou, boulevard Saint-Germain, Fanny est une panthère en hiver, pelage d’encre, lunettes fumées, démarche impatiente. Elle n’a que des histoires d’amour à la bouche. Normal, elle s’apprête à jouer Hiroshima mon amour, de Marguerite Duras, à Pully et Neuchâtel. Quand il ouvre la porte de son repaire haut perché, au cœur du Paris de Quasimodo, Sylvain est un loup mélancolique. L’auteur de La Panthère des neiges n’a que des épiphanies tibétaines à la bouche. Le clocher de Saint-Séverin frappe les dix coups d’une matinée soudain sacrée. Le bourlingueur vous sert une vodka Putinka et vous voilà transformé en yack. Ardant chérit le loup, Tesson la panthère. Ils font profession de liberté. Leur sauvagerie revendiquée est celle des chasseurs de chimères. Si nous les aimons tendrement, c’est qu’ils cultivent une soif d’absolu dont nous avons la nostalgie. La légende de nos fauves nous guérit de nos balbutiements. Vous reprendrez bien une Putinka?

Sylvain Tesson, chevalier de la licorne


Antoine Duplan: «Black Panther» au «castello»

Convié au dîner officiel que le Locarno Festival donne au château, j’ai la chance d’être assis à la table des curateurs de la rétrospective Black Light, consacrée au cinéma noir. Mon voisin est Michael B. Gillespie, professeur de cinéma à l’Université de Manhattan. Cet érudit s’avère un excellent commensal. Nous évoquons Black Panther. Ce n’est pas franchement sa tasse de thé, mais il a dû aller le voir avec ses enfants. S’il déplore la fadeur du super-héros black, il se réjouit du succès de ce blockbuster susceptible de faire progresser la représentativité des Noirs à l’écran. Et on se marre de bon cœur en constatant que les vaisseaux futuristes du Wakanda ont la forme de masques africains traditionnels, alors que les bateaux du lac Majeur n’ont pas le profil de la Sainte Vierge.

A Locarno, Black Light fait la lumière sur le cinéma noir


Marie-Pierre Genecand: La relève de la critique

Coup de cœur pour les élèves du Gymnase du Bugnon, à Lausanne, qui, en avril dernier, ont participé à un atelier critique d’une semaine. Avec leurs enseignants également très motivés, les gymnasiens avaient tous vu Je suis invisible!, libre adaptation du Songe d’une nuit d’été par Dan Jemmett, au Théâtre de Carouge. En classe, au moment de départager, au tableau noir, les forces et les faiblesses de ce spectacle, ces aspirants critiques m’ont épatée par leur sens de l’observation, leurs questions sur les choix de mise en scène et leur implication. Même enthousiasme lors de la rédaction. Parfois seuls, souvent à deux, les jeunes ont brossé un portrait sensible de la pièce et de ses options. La critique a de beaux jours devant elle!


Stéphane Gobbo: Bong, avant et après la Palme

Connaissant mon inclination pour le cinéma asiatique, Thierry Jobin – ancien critique du Temps à la plume acérée reconverti en charismatique directeur de festival – me propose de modérer une rencontre publique avec un de ses invités phares: Bong Joon-ho. J’adore son cinéma (le thriller Memories of Murder est un chef-d’œuvre) et accepte, à la fois ravi et flatté. Mais finalement, le Coréen n’arrivera pas à assister en personne au Festival international de films de Fribourg. Je le questionne via Skype, lui sur l’écran d’une salle de cinéma, moi derrière un ordinateur. Il est généreux et disponible, évoque le film qui le retient chez lui. Il est en train d’achever le montage de Parasite… qui deux mois plus tard obtiendra à Cannes une Palme d'or! C’est finalement à Locarno, en août, que je lui serrerai la main. L’occasion de lui offrir l’édition du Temps dans laquelle, sur deux pages, je célèbre ce grand film qu’est Parasite.


Lisbeth Koutchoumoff: Bambois, l’été

Je ne connaissais pas Claudie Hunzinger, une vie d’écriture et d’artiste dans les Vosges. Je l’ai découverte cet été avec Les Grands Cerfs. Il y avait ce titre, comme une porte vers le monde animal. Le fait aussi que Claudie Hunzinger habitait près de la Suisse. L’idée d’aller la voir chez elle, dans la forêt, à Bambois, s’est imposée. Je ne savais pas alors qu’elle avait fait de son domaine un lieu littéraire, qui apparaît, au travers de maintes métamorphoses, dans presque tous ses livres. Elle m’a accueillie, sourire solaire aux lèvres. Et je ne savais plus si je marchais dans l’herbe des pâturages ou sur les pages de ses romans. J’y ai dormi une nuit sans rêves. Au matin, j’ai guetté les cerfs. La maison est posée sur leur territoire. Leurs traces forment des mots dans la glaise.


Virginie Nussbaum: Redevenir ado

On a tous une idole d’adolescence, parfois inavouable. Personnellement, c’était Christophe Maé, ce chanteur français dont le tube On s’attache m’avait ravie comme tant d’autres jeunes (filles) en 2007. Cette année, j’ai eu l’opportunité de l’interviewer. Inimaginable pour mon moi intérieur de 15 ans! Je m’étais promis de ne pas mentionner ces années d’adoration, c’est finalement la première chose que je lui ai lâchée, sans réfléchir. Passé le moment de gêne, la rencontre s’est révélée étonnamment classique, filtrée par mes lunettes de journaliste. Mais, exactement comme l’avaient prédit mes collègues, plus le personnage vous est cher, plus il est complexe, après coup, de le transposer sur papier…

Christophe Maé, l’accord bien accroché


Eléonore Sulser: Parler aux loups

Un loup, un ours. Ils sont de papier, mais se jouent des frontières entre mondes sauvage et civilisé. La narratrice de Gianna Molinari (Ici tout est encore possible, Delcourt) s’identifie au loup: «Moi aussi, je me déplace la nuit, moi aussi, je plonge mon regard au fond des ténèbres.» Il apparaît, disparaît, peuple ses rêves. L’ours mord la bouche de Nastassja Martin dans Croire aux fauves (Verticales) et métamorphose la jeune anthropologue. Deux livres qui répondent à un troisième: Partition rouge (Seuil), poèmes des Indiens d’Amérique qui disent le monde d’avant la frontière. Là, les loups sont frères ou oncles. «Il faut parler avec eux quand on les rencontre quelque part», soufflent les chants. Ou les rejoindre: «Je jette la poussière sur moi. Elle me transforme. Je suis un ours.»