Culture

«2046», secrets de fabrication

Le nouveau film de Wong Kar-wai a alimenté les rumeurs les plus folles. Le point sur une aventure et des méthodes pour le moins inhabituelles.

Sans l'échéance du Festival de Cannes, le 20 mai dernier, 2046 aurait bien pu ne jamais voir le jour. Comme son prédécesseur In the Mood for Love d'ailleurs, éblouissant film d'amour platonique dont 2046 constitue l'étrange prolongement. Le Chinois Wong Kar-wai est de ces perfectionnistes qui pourraient ne jamais terminer leur film. Donnez-lui une semaine de plus et il vous livrera une nouvelle version, avec des séquences ajoutées ou retranchées, voire telle star disparue du montage – une mésaventure survenue à Maggie Cheung, pourtant vedette d'In the Mood for Love. Même après Cannes, où le cinéaste de Hongkong est arrivé en catastrophe avec les bobines sous le bras, le film aurait encore changé d'aspect.

Y a-t-il une méthode derrière cette folie? A voir le résultat, on jurerait que oui, tant 2046 se prête à merveille à l'analyse (lire critique dans LT du 27.10.2004). L'intéressé lui-même n'en est pas si sûr, qui ne jure que par l'inspiration et son corollaire, l'improvisation. Au fil de sa carrière, débutée en 1988 avec As Tears Go By, Wong Kar-wai s'est ainsi affranchi de l'étape du scénario. Un paradoxe pour celui qui était entré dans le métier comme scénariste d'une dizaine de films populaires. A présent, il ne laisse plus circuler que de vagues synopsis pour convaincre les investisseurs, voire quelques pages de dialogues bidon pour rassurer des acteurs rétifs à l'expérimentation. Comme il jongle de surcroît toujours entre plusieurs projets au long cours, cet art de la dissimulation a de quoi décourager toute tentative d'y voir clair!

On peut toutefois affirmer que le projet de 2046, son huitième film, remonte à 1997, date de la rétrocession de Hongkong à la Chine par les Anglais. A cette époque, Wong Kar-wai travaille sur Happy Together, film d'amour gay (lui-même est marié et a un fils) tourné à Buenos Aires. Pas vraiment ce qu'on attendait de lui à ce moment-là! Mais la promesse du gouvernement chinois que rien ne changerait à Hongkong pendant 50 ans lui fait retenir la date de 2047. Là-dessus, il se lance sur In the Mood for Love, film né de sa frustration de ne pouvoir réaliser son projet chéri Summer in Beijing faute d'autorisation de tourner sur le continent. «Tombé amoureux» de son nouveau film tourné à Bangkok, il se met aussitôt à rêver d'un diptyque. 2046 devient le numéro de la chambre d'hôtel où Chow Mo-wan (Tony Leung), journaliste-écrivain, et Su Li-zhen (Maggie Cheung), sa voisine de palier, finissent par faire l'amour – une scène qui sera coupée au montage. Mieux, il tourne déjà en douce des séquences pour cet autre projet dont personne ne sait rien, pas même les acteurs et les techniciens qui en perdent leur mandarin. Certains parlent des séquences futuristes, d'autres de scènes disparues au montage, au même titre que les trois quarts de ce qui aura finalement été tourné.

Le succès mondial d'In the Mood for Love aurait-il paralysé Wong Kar-wai? Il faudra encore quatre années de travail pour que 2046 prenne forme. Le cinéaste peut se le permettre, lui qui s'est rendu indépendant dès 1993 (pour vite réaliser Chungking Express alors qu'il tergiversait avec son grand film historique Ashes of Time) en fondant sa compagnie Jet Tone, qui vit de publicités et de vidéo-clips, dont certains signés par le maître lui-même. Des circonstances telles que l'épidémie du SRAS et le suicide de Leslie Cheung, vedette de Happy Together, n'ont pas aidé. Mais l'essentiel est bien à mettre sur le compte de ce processus par tâtonnement, où il s'agit de «trouver le film en chemin», sur la base de vagues idées, un jour un décor, un autre une musique. Les collaborateurs de longue date, comme Tony Leung, le chef-opérateur australien Christopher Doyle ou le monteur-décorateur William Chang s'y sont fait, mais d'autres comme Maggie Cheung crient grâce.

Devenu un work in progress tourné entre Hongkong, Shanghai et Macao, le projet a évolué vers cette incroyable machine réflexive où Wong Kar-wai reprend le personnage de Chow pour mieux revisiter son œuvre passée et refléter sa crise présente. Ainsi Chow, qui fait une fixation sur la chambre 2046, emménage-t-il dans la 2047 de l'Oriental Hotel et écrira-t-il un roman de science-fiction qui se passe en l'an 2046 mais finira par s'intituler 2047! Il y a de quoi s'y perdre, de même que dans la suite de ses amours avec des femmes qui occupent la fameuse chambre (certaines réapparaissent dans son roman, dûment illustré). Mais le résultat, plastiquement somptueux, n'est jamais moins que fascinant.

Cinéaste cinéphile, avec une prédilection pour le cinéma d'auteur européen, Wong Kar-wai se serait-il inspiré d'autres films? Si c'est le cas, il le cache bien, et c'est seulement par la puissance de son art qu'on en arrive à deviner des liens secrets avec Tarkovski (Solaris), Resnais (Je t'aime je t'aime), Antonioni (Identification d'une femme), Duras (India Song) ou Abel Ferrara (New Rose Hotel). 2046 les contient tous dans sa méditation sur le temps, l'amour et l'art, et, à sa manière typiquement postmoderne, finit par les dépasser.

Publicité