Spectacle

«2666», ce train fantôme qui sidère Avignon

Jeune metteur en scène flamboyant, le Français Julien Gosselin adapte «2666», roman-culte, mais à cadavres multiples de l’écrivain chilien Roberto Bolano. Ce spectacle de douze heures épate et remet d’aplomb

Avignon est un marathon et ce n’est pas une formule. Il nécessite de bonnes semelles, des bouteilles d’eau à portée de main, des haltes pour se ravitailler. Les festivaliers le savent désormais: en cette 70e édition, il faut savoir durer pour bien jouir. Prenez 2666, spectacle à rebondissements, thriller littéraire captivant comme la plus ingénieuse des séries télé. En 2003, l’auteur chilien Roberto Bolano, 50 ans, meurt et laisse derrière lui un train fantôme de fiction, cinq romans secrètement reliés en un, autant de gares crapoteuses, de locomotives borderline – oui, ça peut exister, de bordels improvisés au wagon-couchettes.

Soupesez-le, ce 2666: dans la collection Folio, la rame pèse 1365 pages. Le Français Julien Gosselin, à peine trente ans, se glisse dans la cabine du conducteur Bolano, allège le convoi et fonce dans une nuit qui embaume le stupre, la grande histoire et le crime de bas de page, la passion de la lettre surtout: onze heures trente de représentation à la Fabrica, cette salle équipée pour tous les mystères, basée à un kilomètre à peine de la muraille d’Avignon, au milieu d’un pré. Il est quatorze heures, 600 spectateurs s’agglutinent devant les portes de la salle. Vous fermez les yeux et vous y êtes.

Un vrombissement de cataclysme. C’est ainsi que 2666 commence. Et puis tout de suite une allure d’université. Sur scène, ils sont quatre pour un séminaire qu’on pressent pointu: la Britannique Lis Norton (Noémie Gantier), l’Espagnol Manuel Espinoza (Alexandre Lecroc), le Français Jean-Claude Pelletier (Denis Eyriey) et l’Italien Piero Morini (Joseph Drouet) ont l’intelligence croqueuse. Ils sont spécialistes de l’œuvre de l’écrivain Benito Arcimboldi. Roberto Bolano est taquin: le nom d’Arcimboldi évoque Arcimboldo, ce peintre dont les portraits au 16e siècle s’apparentent à des salades de fruits hétéroclites. Le quatuor est obsédé par le mystère d’un auteur jamais vu. Liz, Manuel et Jean-Claude collectionnent les indices, tout en partageant souvent le même lit, ce qui peut aider à carburer.

Mais voici qu’un poète mexicain surnommé Le Porc prétend avoir croisé un vieillard colossal, aux yeux bleus, Arcimboldi évidemment. A moins que… Sur le plateau, les modules glissent et composent un hall d’hôtel moite. Apparaît bientôt un certain Amalfitano (Frédéric Leidgens), philosophe brillant mais rongé par un mal, une sorte de schizophrénie. Le récit bascule dans une autre dimension, morbide et fantastique.

Plus tard, vous suivrez l’incandescent Adama Diop dans le rôle d’un journaliste new-yorkais endeuillé que sa rédaction envoie couvrir à Santa Teresa, au Mexique, un combat de boxe. Il y croisera surtout Rosa Amalfitano (Victoria Quesnel), la fille du philosophe, traquée par des voyous. Vous ne suivez plus? Il suffit de savoir que le Santa Teresa de Bolano est un pandémonium et qu’Arcimboldi passe là dessus en ombre chinoise, comme le spectre d’une civilisation perdue.

L’intérêt de ce 2666 ne tient pas seulement à la prouesse des acteurs, à ce punch conservé jusqu’au bout de l’enfer. Ou au brio de l’adaptation. Il confirme surtout que Julien Gosselin est l’enfant de son époque, qu’il est de ceux qui renouvellent le théâtre, qui du moins enrichissent sa boîte à outils, les empruntant en grande partie au cinéma. Novateur? Disons que Julien Gosselin s’inscrit dans un courant qui a ses maîtres, le metteur en scène allemand Frank Castorf dans les années 1990-2000, le Polonais Krzysztof Warlikowski depuis une dizaine d’années. Point commun? Un souci de diffracter l’action, de la montrer sous plusieurs jours à la fois, de conjuguer le plan large et le zoom – oh bonheur de l’écran, d’aménager à vue l’espace de la fiction, comme un studio sans cesse mouvant.

Le cinéma au théâtre a cet autre avantage. Il permet la proximité dans le jeu et donne aux scènes de sexe par exemple une volupté hollywoodienne. Admirez Noemie Gantier, sa liberté féline quand elle attire ses hommes. Leurs effusions sont brèves mais tropicales. On y assiste de loin, mais aussi de très près via le film des ébats tournés en direct. Cela dure une minute peut-être. Mais on a la sensation qu’une nuit a passé. Le double jeu de l’image et de la scène permet de travailler le temps de la fiction au corps.

L’artiste, dont on a admiré à Vidy l’adaptation des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, donne ainsi à sa saga un tempo de série formidablement ficelée, à niveaux de réalité multiples. 2666, le livre, est la fable d’une malédiction. Au théâtre, c’est une forme de bénédiction. Le metteur en scène force certes le trait parfois, abuse du trémolo musical – ces pulsations rock qui gravent les images dans un marbre maléfique – quitte à prêter à la traversée une pompe de requiem. Il y a là des facilités d’illusionniste fasciné par son livre de magie.

Mais il y a chez Julien Gosselin un amour et une science du récit qui en font un parfait camarade de Liz & Cie. 2666 est un éloge exalté de la lecture. A Avignon, c’est aussi le spectateur, ce chasseur de signes endurant, qu’il célèbre.


2666, Festival d’Avignon, la Fabrica, jusqu’au 16 juillet; rens.www.festival-avignon.com; puis Paris, Théâtre de l’Odéon, du 10 sept. au 16 oct.

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