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300 ans après, un opéra de Porpora renaît à Innsbruck

Le chef italien Alessandro De Marchi exhume un ouvrage ambitieux au Festival de musique ancienne d’Innsbruck. «Il Germanico» fut créé en 1732 à Rome, et c’est la première fois qu’il est rejoué

Critique

300 ans après, un opéra de Porpora renaît à Innsbruck

Lyrique Alessandro De Marchi exhume un ouvrage ambitieux

Cinq heures de musique, et deux entractes. Vous pensez à Wagner, bien sûr, mais non! L’opéra Il Germanico de Nicola Porpora n’avait jamais été joué depuis sa création, à Rome, en 1732. Sa renaissance fait l’événement au Festival de musique ancienne d’Innsbruck, où le public a réservé une standing ovation au chef Alessandro De Marchi et aux six chanteurs réunis pour cet opera seria sur fond de lutte politique.

Le Napolitain Nicola Porpora (1686-1768) forma des générations de castrats. Farinelli et Caffarelli figurent parmi ses plus illustres élèves. Du reste, Caffarelli créa le rôle d’Arminio, prince de Germanie, dans Il Germanico. Mais Porpora était aussi un grand compositeur d’opéras qui s’érigea en rival de Haendel, à Londres, dans les années 1730. Des contre-ténors à la mode comme Philippe Jaroussky ou Franco Fagioli – Cecilia Bartoli aussi – lui ont consacré des albums. Mais qui a entendu un opéra de Porpora en entier? A quoi ça ressemble?

Dès l’«Ouverture» d’Il Germanico, on est saisi par la pulsation rythmique, l’énergie des cordes, les cuivres (avec des «couacs», d’ailleurs) et les timbales qui rendent la musique festive. Une série d’airs enlevés (dont des airs de bravoure) et plus recueillis se succèdent dans un bel équilibre. L’Aria da capo était une industrie au XVIIIe siècle, et il ne faut pas être allergique à cette forme d’une stricte régularité. On peut ressentir quelques longueurs qui poussent à consulter le livret en cours de route pour voir comment progresse l’intrigue… Mais Porpora est suffisamment inventif pour tenir en haleine le spectateur. Il y a des vrais trésors d’inspiration dans cet opéra, notamment à l’acte 2 qui enchaîne airs de bravoure et cantilènes où le temps semble magnifiquement suspendu.

Une œuvre pour castrats

L’histoire – adaptée de Tacite – relate un épisode des campagnes rhénanes du général romain Germanico. Arminio, prince de Germanie (chanté ici par le contre-ténor David Hansen), a vu son beau-père Segeste trahir la patrie au profit des Romains. Il refuse l’offre de paix de Germanico (chanté par Patricia Bardon) et se fait capturer lors d’une bataille. Il préfère être exécuté que de capituler – jusqu’à un ultime retournement de situation. Sa femme Rosmonda (parmi d’autres personnages) est tiraillée entre l’époux et son père, qui s’est rendu aux Romains.

Pour ce spectacle donné au Tiroler Landestheater d’Innsbruck, Alexander Schulin signe une mise en scène qui, si elle ne brille pas par son génie et ses décors, a l’avantage de bien suggérer les rapports entre les personnages. A l’origine, tous les rôles devaient être tenus par des castrats, parce que les femmes n’étaient pas autorisées à se produire sur scène sous la Rome papale de 1730. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des voix de contre-ténor aptes à reproduire le volume sonore et la capacité pulmonaire qu’avaient les castrats.

La mezzo irlandaise Patricia Bardon chante le rôle-titre. Sa voix homogène et très expressive sert magnifiquement le général romain. Le contre-ténor australien David Hansen campe Arminio. Il se montre très engagé scéniquement, prêt à prendre des risques, mais la voix n’est pas idéale. L’émission est serrée, d’où des acidités dans l’aigu. Sa diction en italien mériterait d’être travaillée. Il gagne pourtant en aisance au fil du spectacle. Son grand air de lamentation, au cœur de l’opéra («Parto, ti lascio»), est digne des plus beaux moments chez Haendel.

Le ténor italien Carlo Vincenzo Allemano (qui n’a peut-être pas le plus beau timbre) incarne un Segeste très alerte. La soprano suédoise Klara Ek présente un timbre gracieux et souple en Rosmonda. La jeune mezzo Emilie Renard (Ersinda) est aussi bonne comédienne qu’excellente cantatrice. Le contre-ténor Hagen Matzeit (Cecina) se montre un peu imprécis dans certains ornements, maniéré par moments, mais il chante avec une belle musicalité. Le duo qu’il forme avec Emilie Renard est attendrissant.

Entre grâce mélodique et élan solaire, cet opéra méritait une renaissance. Il donne une image plus complète de Porpora que l’on résume trop facilement à un compositeur purement intéressé par la pyrotechnie vocale. Alessandro De Marchi creuse les nuances et façonne des couleurs à la tête de l’Academia Montis Regalis. On est loin d’un ouvrage mineur d’un petit maître, même si on n’y atteint pas l’inspiration d’un Haendel dans ses plus grands opéras.

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