C’est une petite boîte grise et carrée, flanquée d’un clavier un peu pataud. Un objet aux allures de Game Boy, un fossile cathodique dirait le millennial, incapable d’en décrire précisément l’usage. Lors de son lancement en France en 1980, le minitel, terminal informatique permettant de connecter les foyers via le réseau téléphonique, incarnait pourtant le futur. Une révolution technologique (aux bips-bips caractéristiques) préfigurant celle d’internet, célébrée par Polnareff sur son tube Goodbye Marylou. En 2012, le minitel sera remisé, oublié presque, jusqu’à ce qu’une série OCS, 3615 Monique, vienne aujourd’hui le ressusciter.

Nous voilà projetés quarante ans en arrière dans la région des Yvelines, qui distribue à sa population les premiers prototypes de minitel pour un test grandeur nature. Ils rejoignent dans les salons les écrans des télévisions où éclatent les joutes verbales de Giscard d'Estaing et Mitterrand en pleine campagne. Au point que le nouveau boîtier passerait presque inaperçu. C’était compter sans trois étudiants de la Fac de Jouy (si, si, elle existe) qui en décèlent rapidement le potentiel… moins télécom que polisson: permettre le lancement de la première messagerie érotique.

Hommage au designer suisse qui avait planché sur le minitel: Rémy Jacquet, du Minitel au botte-cul en passant par la machine à café

Pin-up virtuelles

Monétiser des échanges coquins, anonymes et en direct, via écrans interposés: l’idée sort du cerveau fumant de Stéphanie (notre Noémie Schmidt nationale), jolie rebelle encline à frustrer sa mère – qui l’aurait bien vue sur les bancs d’une haute école. Mais Stéphanie maîtrise son calcul mental: «Le minitel est distribué dans 2500 foyers. Notre cœur de cible, les hommes de 15 à 65 ans, se masturbent environ trois fois par semaine. A hauteur de 50 francs par conversation, on arrive à un demi-million de francs».

Lire aussi: Dites «trente-six-quinze», ou la mort du Minitel

Ces ambitions parlent à Toni (Paul Scarfoglio), kéké à moustache peu dégourdi mais enthousiaste, et requerront bientôt l’expertise du geek Simon (Arthur Mazet), couvé par des parents du genre coincé, allergiques au socialisme. Ce trio improbable mettra peu à peu et secrètement son plan à exécution, se muant en pin-up virtuelles maniant le verbe (plus ou moins fleuri) pour entretenir le désir – et encaisser les billets.

Coluche et Rubik’s Cube

OCS, un peu pompeusement peut-être, compare sa série au Social Network de David Fincher. C’est vrai qu’on retrouve l’ébullition de la start-up (qui ne portait pas encore ce nom) et l’appât de la rencontre virtuelle. Sans compter que la série se serait inspirée d’un vrai malin, Xavier Niel, qui développait le «minitel rose» en 1983 alors qu’il était encore lycéen, avant de devenir un célèbre homme d’affaires français, entre autres patron de l’opérateur Free.

Pour le reste, on est loin des rivalités harvardiennes et de l’étude de caractère pointue de Mark Zuckerberg par David Fincher. Le ton se veut avant tout potache, aidé par les hommages aux eighties – Rubik’s Cube, papiers peints terrifiants, sketchs de Coluche, professeur fumant dans l’amphi – et les nombreuses situations cocasses. L’entreprise s’y prête: entre la France encore étriquée de l’époque et l’exploration d’une sexualité (virtuelle) décomplexée, le clash est total. Il faut voir le trio enchaîner les métaphores suggestives alors qu’un étage plus bas, le père de Simon se réjouit du «bilan de Giscard». Ou aller récupérer leur butin caché… à l’église.

Comme les compères perpétuellement collés à leurs claviers, la série souffre d’un scénario un peu étroit – on quitte rarement le grenier familial. Mais elle finit par décoller à mi-chemin en explorant avec tendresse ses personnages, qui enchaînent les mésaventures. Portée par un casting attachant et une tranche d’histoire désormais mythique, 3615 Monique charme sans céder à la nostalgie. De 1981 à 2020, la connexion est parfaite – et on sourit en voyant Stéphanie affirmer, pleine d’aplomb devant un auditoire d’étudiants blasés: «Vous ne serez plus jamais seuls. Le monde sera bientôt virtuellement entièrement connecté.»


«3615 Monique», série OCS en dix épisodes de 20 minutes, disponible sur la plateforme OCS en ligne et sur MyCanal