Cinéma

Le 4 as de la reine Ursula

Les compagnons du collectif Bande à Part Films et le scénariste évoquent leur complice et partenaire.

Lionel Baier

Cinéaste («Un Autre Homme», «Bon Vent Claude Goretta»…), membre de Bande à Part Films

«Ursula, c’est une athlète. Adolescente, elle était championne régionale du lancer de poids dans le Doubs. C’est une réalisatrice physique. Elle a fait un lycée technique, elle n’est pas dans la langue, la parole, mais dans la technique. Elle a la capacité de prendre physiquement sur elle un film. Même quand elle raconte un scénario, elle se lève, bouge, mime. Elle est dans la matière. La chair. L’excrément. Comme protestant craignant d’aller vers les gens, j’ai besoin de me frotter à eux. Je les ai à l’usure. Ursula, au choc. Elle les empoigne, les secoue. Elle fait du marathon. C’est une très bonne camarade. A Bande à Part, nous avons des fonctionnements très différents – Jean-Stéphane est le plus intellectuel de nous tous, il a besoin de conceptualiser. Nous avons des amitiés à géométrie variable. Ce collectif, c’est la maison d’Ursula. Avec elle, nous avons des passerelles vers la Belgique et la France. Ursula a des angoisses et des joies irrationnelles. Elle est chtarbée, elle nous apporte de la folie, elle nous fait du bien.»

Antoine Jaccoud

Auteur dramatique («Je suis le mari de Lolo», «Obèse»…) et scénariste («La Bonne Conduite», «Azzurro», «Home»…)

«Ursula, c’est l’obstination. L’obsession. Un puissant moteur. Une énergie monstrueuse, inépuisable. Si l’humanité se divise entre dilettantes et obsessionnels, elle appartient clairement à la seconde catégorie. Toute son énergie est tendue vers le film, elle ne pense à rien d’autre. Elle est perfectionniste à l’extrême et comme tous les perfectionnistes, elle a peur de se tromper. Elle a peur de faire du téléfilm, alors on rajoute du conflit. Nous travaillons face à face. C’est un affrontement, le choc des idées. Elle imagine une cravate rouge pour un personnage. J’argumente contre. Quinze jours plus tard, elle concède: «Peut-être devrait-il avoir une cravate bleue?» Nous partageons une vision assez physique du cinéma. Les acteurs, ce sont d’abord des corps; ensuite ils causent. Le drame nous réunit. Nous aimons bien la violence des relations humaines. Nous jouons les dialogues – je suis magnifique en Léa Seydoux… A midi, quand je dis que j’ai faim, Ursula dit «Déjà?»

Jean-Stéphane Bron

Cinéaste («Mais im Bundeshuus», «Cleveland contre Wall Street»…), membre de Bande à Part Films

«Ursula se définit à travers ses films. Elle se lève et se couche en pensant à ses films. C’est un investissement de chaque instant. Elle est radicale – au sens punk du terme… Le film et la vie se confondent. Elle embarque son équipe dans une sorte de folie. Elle est toujours extrême et d’une grande finesse. Elle m’épate, elle m’épate, elle m’épate… Ce qui nous unit, c’est une sorte de complicité, un certain sens de l’humour et de la dérision. Une solidarité aussi. On se sent parfois très seul dans ce métier. Il lui arrive d’avoir l’impression que tout va s’arrêter, son film, sa vie, la Terre… Quand il manquait de la neige pour L’Enfant d’en haut, elle m’a téléphoné à Cleveland, à 4 heures du matin, pendant plus d’une heure. Elle a un statut européen, un prix à Berlin. Elle tient bien son rang. Elle est notre fer de lance. Des défauts? Elle en a plein. La liste serait trop longue. Heureusement qu’elle fait des films, sinon elle aurait bien pu devenir maître du monde.»

Frédéric Mermoud

Cinéaste («Le Créneau», «Complices»…), membre de Bande à Part Films

Ce qui est impressionnant chez Ursula, c’est son opiniâtreté, sa persévérance. Elle est têtue. J’ai rarement vu un cinéaste qui trace pareillement son sillon. Elle est prête à remettre son ouvrage sur le métier jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. C’est ce qui fait la qualité et l’originalité de ses films. Elle arrive à synthétiser des pôles qui paraissent a priori opposés. Elle a une dialectique géographique extérieure précise, qui relève du naturalisme, et un goût immodéré pour la stylisation et la fable. Ses personnages font avancer le récit tout en assumant la forme. Bande à Part, ce n’est pas une coopérative. C’est une forme de compagnonnage. Quatre réalisateurs avec des obsessions et des univers très différents et des modes de production liés à leur personnalité, mais unis par un même amour du cinéma et des comédiens, et à l’écoute des uns et des autres. C’est un espace très démocratique.

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