Mars 2019: The Cure est intronisé au Rock & Roll Hall of Fame lors d’une cérémonie bizarre durant laquelle sont réunis ses membres passés et présents. Quand les uns s’ennuient à mourir et que les autres dissimulent mal leur envie de fuir, Robert Smith est abordé par une journaliste surexcitée. «Oh my god, clame-t-elle, n’est-ce pas un pied total d’être enfin hissé au panthéon pop?» Réponse de l’intéressé: «De la façon dont vous le dites, non.» On peut totaliser quarante ans de carrière, être regardé comme l’un des artistes majeurs du rock contemporain et n’avoir rien oublié des principes premiers du punk: «Laisse-moi faire mon truc et dégage!»

The Cure honoré en grande pompe à Brooklyn: l’événement a divisé les fans. Pour les plus intransigeants, cette comédie relevait de l’insupportable. Durant toutes ces décennies, leur groupe fétiche ne s’était-il pas merveilleusement bien porté d’avoir résisté aux flatteries? Alors pourquoi y céder à présent? Juste. Pour les moins intraitables, que «Bad Robert» et son gang soient enfin officiellement couronnés était la moindre des reconnaissances. N’avaient-ils pas exercé une influence déterminante sur la pop culture dans son entier? Vrai également. Mais c’est ainsi avec The Cure: quand on verrait mal des admirateurs de U2 ou de Depeche Mode se taper vilainement dessus en raison de désaccords, même minuscules, dès lors qu’il s’agit de monsieur Smith, chez ses dévots les esprits s’échauffent. Pourquoi cela?

D’abord, parce que, avec l’Anglais, il n’est plus tout à fait question de musique. Qui a un jour échangé avec un «curiste» le sait: l’immense, sinon l’impudique dévotion que lui témoignent ses fans depuis trente ans relève davantage du culte religieux que de la simple admiration. Cette ferveur curieuse entretenue pour un type chroniquement en déprime, Trent Reznor, patron de Nine Inch Nails, en résumait plutôt bien l’essence lors du raout new-yorkais: «Jusqu’à ce que j’entende The Head on the Door (1985), disait le pape rock indus, je ne réalisais simplement pas qu’il était possible d’écrire sur des choses aussi difficiles et profondes, et dans un contexte de chansons à succès qui pourraient même être diffusées à la radio et qui défient les normes.»

«La jeunesse est un piège»

Angoisses réprimées et détresse intraitable, amour pâle et joies vulnérables: depuis Three Imaginary Boys (1979), premier album flottant, ironique, formidable, le répertoire de The Cure questionne ces thématiques sans variation notable, donnant d’un disque à l’autre poids et forme aux misères de son leader. A l’instar d’autres hérauts pop eux aussi coupables d’avoir su loyalement nommer l’étendue de leurs peines, de Joy Division à Nirvana, des kids devaient se reconnaître dans les chagrins de Smith. Ils devaient se reconnaître dans sa beauté ordinaire, sa voix instable, ses grimaces écœurées, son allure de croquemitaine cheap, ses mélodies marines conçues pour dire ses états psychologiques limites sur guitares cristallines.

Toutefois, en 1982, quand sortait Pornography, suicide commercial achevé, ils étaient alors tout au plus un millier à lui témoigner allégeance. Après Kiss Me, Kiss Me, Kiss Me (1987), double album publié comme pour ruiner le succès phénoménal remporté par In Between Days (1985), ils étaient cette fois plusieurs millions, une armée. Là, partout, la «Cure-mania» poussait des gamins souffreteux à être Smith, littéralement. Empruntant son look – également piqué par Tim Burton pour affiner la dégaine d’Edward aux mains d’argent (1990) – ils renonçaient à la flamboyance prêtée à leur âge pour, à leur tour, afficher leur ennui et entretenir leurs angoisses comme un trésor qu’on chérit.

«La jeunesse est un piège», leur enseignait d’ailleurs le gosse de Blackpool devenu commandeur new wave. «Ayons envie d’être vieux», les encourageait encore le créateur de Lovesong (1989), sommet créatif resté indépassé. «N’ayez besoin que de vous-mêmes», leur jurait-il toujours quand sortait 4:13 Dream (2008), treizième album fané publié comme pour crever sa créature.

100% punk

Robert James Smith a aujourd’hui 60 ans. Pour toujours, il est «l’homme-Cure». Peut-être s’appartient-il derrière ce masque fait de khôl et de rouge à lèvres dont les sourires rares sont comme des victoires. Plus sûrement, il est bien celui qu’il prétend être: un homme usé, parfois saumâtre, qui saborde son groupe à intervalles réguliers et pour qui le dernier disque enregistré n’est jamais le bon. Smith, aussi: un artiste terrifié, depuis le carton de Just Like Heaven (1987), de se découvrir un matin en figure pop inutile. En Bono. Au cours des décennies, s’il en avait eu le «courage», il aurait d’ailleurs volontiers «tiré [sa] révérence une bonne fois pour toutes», comme il l’admettait à la sortie de Bloodflowers (2000), précisant: «Seulement, rien ne me contraint vraiment à arrêter.» Comprendre: à disparaître «pour de vrai».

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Finalement, c’est tout le contraire qui s’est produit. Car composer et tourner, il n’est rien d’autre de nécessaire que Robert Smith sache faire. L’été dernier, il lançait une série de concerts au prétexte de l’anniversaire de son quintet. L’affaire commencée à Hyde Park lors du festival British Summer Time était triomphalement accueillie. Alors que Disintegration (1989), œuvre somptueuse, fêtait peu après ses 30 ans, le Paléo Festival annonçait recevoir pour la quatrième fois l’idole hirsute. On y sera.

D’abord parce qu’on aime profondément ce garçon pour avoir guidé notre adolescence. Ensuite parce que rien ne garantit que «Bad Robert» ne mettra pas bientôt un terme définitif à sa cavale, sur un coup de tête. Enfin, parce que trois décennies après avoir sauvé une génération, The Cure promet un quatorzième album à paraître en octobre. Plaine de l’Asse, les chances sont raisonnables que soient joués quelques-uns de ces titres étirés sur «dix à douze minutes», tous promis «dark» et «intenses», «pessimistes» et «moroses». Du Cure 100%. Punk jusqu’à la moelle. Qui aboie encore: «Laisse-moi faire mon truc et dégage!»

The Cure en concert, Paléo Festival, Nyon, jeudi 25 juillet à 23h30, Grande Scène.


Trois apparitions télé cultes

Décembre 1979

Trois ans après sa formation à Crawley, The Cure vit sa première apparition télé au Théâtre de l’Empire à Paris, à l’invitation de l’émission Chorus. L’album Seventeen Seconds (1980) est encore à venir. Flanqué de Lol Tolhurst à la batterie, de Simon Gallup à la basse et de Matt Hartley au clavier (viré peu après), Robert Smith joue A Forest en bas de pyjama rose, improvisant un peu n’importe quoi en guise de paroles. Le 24 mai 2016 à Los Angeles, il interprétait ce titre en live pour la millième fois.

Avril 1986

«Je vous signale que Cure, annonce Michel Drucker en guise d’introduction, c’est ce qui se fait de mieux en ce moment.» Invité sur le plateau de l’émission de variété Champs-Elysées alors que la «Cure-mania» débute en Europe, Robert Smith chante Close to Me, archi-tube extrait de The Head On the Door (1986). Tandis que ses musiciens, contraints au play-back, s’amusent à prendre des postures rock ridicules, l’idole affiche une mauvaise foi évidente à satisfaire les attentes de son hôte, dépassé. Punk!

Septembre 2003

Invité à se produire au Late Late Show de la chaîne américaine CBS, Robert Smith donne une interprétation renversante de 10:15 Saturday Night, titre mémorable tiré d’un premier disque paru vingt-cinq ans plus tôt, Three Imaginary Boys (1979). Un an après, en pleine promotion de l’album The Cure (2004), il reprend cette chanson en rage lors d’une performance donnée pour le programme MTV Icons. Dès lors, entre enregistrements ponctuels et tournées globales, il ne connaîtra plus de pause avant 2016.