Beethoven n'a toujours pas dit son dernier mot. En décembre 1999, la Fondation Bodmer, installée à Genève, acquérait, pour 166 550 livres sterling, un exemplaire unique d'une pièce pour quatuor à cordes en si mineur, adjugée par la maison Sotheby's, à Londres. Soit 400 000 francs suisses. Le document – une page manuscrite – présente 23 mesures de musique écrites à la plume et est accompagné d'un commentaire. En haut, un texte en anglais rédigé par une main étrangère: «Ce quatuor a été écrit pour moi en ma présence par Ludwig v. Beethoven à Vienne, le vendredi 28 novembre 1817. Richard Ford.» Et voilà que ce mouvement de quatuor sera créé publiquement, samedi, par le Quatuor Hagen, aux Sommets Musicaux de Gstaad.

Un opus inédit? La nouvelle a fait fureur, au point que les avocats de la Fondation Bodmer ont dû faire appel à leurs homologues de Sotheby's pour calmer le jeu. Car qu'elle qu'en soit sa longueur – en l'occurence à peine une minute! – un manuscrit de Beethoven est une chose excessivement rare. D'où le tapage médiatique et l'artillerie mobilisée pour résister aux tentatives de piratage. Ils sont nombreux – aux Etats-Unis, en Allemagne – à avoir tenté de voler le trésor. D'autant que Sotheby's a fait enregistrer le morceau lors d'une exécution en privé, pour qu'il soit diffusé sur son site Internet et sur celui du quotidien The Guardian, avant les enchères du 8 décembre 1999. Une action destinée à drainer les acheteurs.

Cette stratégie a joué en leur défaveur: les uns ont cherché à transcrire le morceau à l'écoute, les autres ont voulu le récupérer des sites Internet pour le publier tel quel en CD. Afin de préserver ses droits, la Fondation Bodmer a décidé de publier un volume intitulé «Ludwig van Beethoven: Allegretto in h-Moll, Erstaugabe» – la première édition de ce mouvement de quatuor daté de 1817, désormais disponible pour tous.

Mais là n'est pas l'intérêt de l'histoire. Car qui aurait imaginé que le manuscrit dormait dans un château du nord de la Cornouailles? Il était une fois Stephen Roe, responsable du département musique chez Sotheby's, appelé à vendre des documents historiques de la famille Molesworth-St Aubyn. En 1999, il fouille la bibliothèque dans leur propriété de Pencarrow, tombe sur un discours inédit de Lincoln, des lettres de Darwin, Dickens, Wagner, Liszt, Berlioz, Mendelssohn. Et voilà qu'il découvre, glissé dans un album, une double page manuscrite qui renferme un «Allegretto en si mineur» de Beethoven. Il comprend, en lisant le commentaire signé Richard Ford, qu'il s'agit d'un cadeau du compositeur au voyageur; Beethoven a écrit cette pièce sur le champ, «en ma présence», le jour de sa visite à Vienne. Mais la date n'est pas claire – 1817, 1819? – en raison d'une rature à l'encre. En bon détective, Stephen Roe entreprend des recherches: pour ce faire, il suffit de vérifier en quelle année le 28 novembre fut un «vendredi», tel que l'indique Richard Ford dans sa notice. La réponse apparaît vite: 1817. En consultant les passeports de ce voyageur anglais du XIXe siècle, le musicologue découvre aussi que le jeune homme, alors dans sa vingtaine, est parti pour un long voyage en Allemagne, en Autriche et en Italie entre juin 1817 et mai 1818, date de son retour en Angleterre.

Voilà donc ce vieux manuscrit surgi du néant. Et tout porte à croire qu'il s'agit bel et bien d'un manuscrit de Beethoven, jusqu'au papier employé et à la «calligraphie» du compositeur. Il n'y a plus qu'à l'écouter, ce samedi, aux Sommets Musicaux de Gstaad, événement qui aura, sans aucun doute, des répercussions planétaires.

Les Sommets Musicaux de Gstaad. Concert ce samedi, à 19 h 30, à l'église de Saanen, par Paul Gulda (piano) et le Quatuor Hagen. Œuvres de Beethoven. Loc. Ticketcorner. ch. Rés.: 0848 800 800.