Le film était annoncé comme un «Crime et châtiment au collège», mais c'est plutôt «Accident sans châtiment chez les skaters» qu'on aura vu. Malgré un sentiment de lassitude palpable parmi la presse et le soupçon que Gus Van Sant ne filme aujourd'hui plus que pour lui-même, ses fans et le Festival de Cannes, Paranoïd Park ne se limite heureusement jamais à une redite. Tout le contraire d'un simple film de plus pour un cinéaste assis sur ses lauriers. On a découvert le fruit d'une démarche d'artiste sincère, qui poursuit sa voie et cherche toujours - principale raison de sa sélection cannoise.

Ceci dit, impossible d'ignorer le malaise, aggravé par la projection avant le film de la contribution peu inspirée de Gus Van Sant au film collectif du 60e, intitulée The First Kiss: dans une salle vide, un jeune projectionniste rejoint à l'écran une naïade pour échanger un baiser langoureux. Sans oublier une conférence de presse typiquement frustrante où le cinéaste, regard protecteur et sourire encourageant envers ses jeunes comédiens, esquivait toute question sur ses intentions profondes, comme si son film était né du hasard.

La critique se déchirera donc sur les mérites de Paranoïd Park. Mais on regrette d'ores et déjà que les premiers concernés, les adolescents, ne pourront sans doute jamais le voir, le film n'étant pas de ceux qui finissent au multiplexe. Pourtant, ils s'y reconnaîtraient sans doute plus que dans Spider-Man, American Pie ou même Alpha Dog! Car quel autre cinéaste que Gus Van Sant observe aujourd'hui leur monde en se demandant vraiment ce qui se passe dans leur tête? Parle d'eux avec empathie et sans paternalisme réducteur?

Seul Larry Clark vient à l'esprit, qui a comme par hasard réalisé il y a quelques années leur «Crime et châtiment» sous le titre de Bully. Plus généreux, Paranoïd Park paraît en dialogue constant avec l'œuvre de l'auteur controversé de Ken Park, qui se pose en moraliste paradoxal. Il y est question d'un garçon nommé Alex (comme le protagoniste d'Elephant), livré à lui-même par des parents en instance de divorce, qui rêve plus de fréquenter le lieu-titre (une piste mythique conçue par des skaters) que de coucher avec sa petite amie. Malheureusement pour lui, son aventure se soldera par la mort horrible d'un vigile. Echappera-t-il ou non au filet de la police, qui vient enquêter dans son école?

Parti d'un «roman d'ado pour les ados» signé Blake Nelson, un jeune compatriote de Portland, Oregon, Gus Van Sant commence par rompre avec le principe de ses films précédents en donnant une voix intérieure à son protagoniste, lequel a décidé de tout coucher sur le papier. Après un grand zapping du drame, le film y revient ensuite par oscillations successives, révélant la responsabilité exacte d'Alex dans le contexte plus large de sa vie. Et c'est à nouveau étonnant, tout ce que le cinéaste parvient à dire mine de rien, à travers le moindre détail. A commencer par la terrible solitude de l'adolescent, ni adulte ni enfant, incapable de communiquer avec les uns comme avec les autres. Sa grâce fragile ensuite, légèreté de corps et d'esprit qui sera irrémédiablement happée par la gravité du monde.

Qui avant Van Sant avait dit avec tant de justesse le skate comme désir de planer, sa communauté un peu inquiétante comme alternative à la famille, la copine impatiente de perdre sa virginité comme un piège à con et l'écriture, même pour l'offrir au feu, comme une libération? Film plus libre dans sa forme et libérateur dans son propos, même sans illusions, Paranoïd Park est un peu à Elephant ce que Juliette des esprits de Fellini - dont il reprend plusieurs morceaux signés Nino Rota - était à 8½: une variation en forme de mea culpa, qui redonne sa voix à l'être aimé. Sans doute pas un film pour une Palme, mais malgré tout une addition importante à une œuvre qui compte.