Après avoir signé les fictions américaines qui l'ont rendu célèbre autour du monde (Barfly, Le Mystère von Bulow...), Barbet Schroeder revient en Europe. Là où il a commencé (avec un passeport suisse malgré sa naissance à Téhéran en 1941). Là aussi où il a d'abord signé des documentaires marquants dont General Idi Amin Dada en 1974. Et c'est encore en Afrique que son nouveau documentaire, L'Avocat de la terreur, s'ouvre. Plus précisément en Algérie, noyau dur de sa plongée dans la conscience de Jacques Vergès, le trop célèbre avocat du bourreau nazi Klaus Barbie, de la moitié des dictateurs africains et autres terroristes internationaux, de la pasionaria algérienne Djamila Bouhired (qu'il épousa) au funeste Carlos (à qui il tenta de subtiliser le cœur de Magdalena Kopp).

Il est en effet beaucoup question de cœur et de frustrations dans ce destin qui débute avec une mère vietnamienne et un père réunionnais. Une parenté qui fait du petit Jacques Vergès un être colonisé: toute sa vie sera donc consacrée à défendre ceux qui se retrouvent seuls. Cigare au bec, l'avocat annonce la couleur: «Quelqu'un m'a demandé: «Est-ce que vous pourriez défendre Hitler?» J'ai répondu que je pourrais même défendre Bush.»

Sauf qu'il n'est pas le seul à parler devant la caméra de Barbet Schroeder. Le cinéaste a tout bonnement convoqué, en archives ou en interviews directes au fil d'une enquête de longue haleine, les témoins, pas toujours tendres, de ces cinquante dernières années. Et pas des moindres: Carlos, mais aussi Anis Naccache, Georges Ibrahim Abdallah, et d'autres, y compris Suisses comme le sympathisant nazi François Genoud, proche de la cause palestinienne dans son expression la plus violente puisque dirigée contre les juifs, ou le terroriste Bruno Bréguet, tous responsables ou déterminants dans certains des attentats qui ont défiguré la deuxième moitié du XXe siècle.

A commencer par Djamila Bouhired, bien sûr, puisqu'aux frustrations du jeune métis, s'ajoutent les tourments de l'amour. C'est par elle, qui avait posé la fameuse bombe du Milk Bar d'Alger, que tout a commencé pour le jeune Vergès. La découvrant torturée par l'armée française, il s'écroule en larmes et fixe sa personnalité ainsi que son style pour elle: il invente la «défense de rupture» qui portera sa marque. «Si on vous dit que vous êtes Français, vous dites que vous êtes Algérien...» Et ainsi de suite pour que tout dialogue soit rendu impossible. «J'avais compris, explique-t-il, qu'on ne pouvait pas faire guili-guili avec la justice, comme les avocats de gauche nous le conseillaient.»

Loin de s'arrêter à des conclusions faciles, le cinéaste dresse le portrait presque fictionnel d'un Vergès personnage de mauvais roman dont tous les actes coïncident avec les activités des RAF allemands, du Mouvement nationaliste arabe de Georges Habbache, du FPLP de Waddi Haddad, sans oublier Action directe ou des groupuscules celtico-nazis comme Avalon.

Et apparaît ce Vergès, si imbu et fier de son teint hâlé, si obsédé à l'idée qu'il aurait pu finir «castré» ou «défiguré», si heureux de n'avoir finalement été blessé qu'une fois, à un doigt, par un couteau à huîtres. Vergès qui ne rate pas une occasion de traiter ses collègues avocats d'abrutis ou de crétins (au procès de Barbie): «Ils étaient 39 contre Barbie et moi j'étais seul pour le défendre, c'est-à-dire que chacun valait le 1/40 de ma seule personne.» Avocat de la terreur? Peut-être, mais surtout de sa propre terreur face à des complexes et des frustrations qui lui ont permis de défendre et de comprendre le pire. «Je ne dis jamais mes clients, répète-t-il plusieurs fois au cours du film, je préfère dire mes amis.»