Après l'émotion de ses deux dernières sélections cannoises (In the Mood for Love en 2000 et 2046 en 2004) et toujours pas de Palme d'or, Wong Kar-wai a accepté de prendre un gros risque pour l'honorable Croisette: ouvrir les feux ce soir, et en compétition, avec son dernier ouvrage, My Blueberry Nights. Dans l'histoire du festival, cette pole position n'a quasiment jamais débouché sur une récompense. Mais l'altruisme du cinéaste hongkongais, posé comme la plus belle des bougies sur la sexagénaire édition du festival, ne passera sans doute pas inaperçu aux yeux d'un génie flegmatique: le réalisateur britannique Stephen Frears, président du jury, lui aussi grand oublié des palmarès depuis son premier débarquement sur la Côte d'Azur il y a deux décennies pour The Hit.

Même les indéridables

Entre altruisme et bonne volonté des artistes de cinéma les plus indéridables (même Alain Delon a accepté de faire le voyage, en «hôte d'honneur» de l'édition anniversaire, alors qu'il avait juré, en 1992, qu'on ne l'y reprendrait plus jamais), Cannes 2007 est bien parti pour marquer. Même les sceptiques et les blasés obtempèrent: si le meilleur film de la compétition sur le papier (le Wong Kar-wai), le plus glamour aussi (Wong a réuni la chanteuse Norah Jones et le bourreau des cœurs Jude Law), est projeté dès le premier jour, c'est que Thierry Frémaux, le maître d'œuvre du festival, doit en avoir sous le coude pour tenir jusqu'au 27 mai, jour du Palmarès.

Et en effet, entre les cérémonies anniversaires prévues le 20 mai, et Promets-moi, avec lequel l'un des seuls double Palmé de l'histoire du festival (Emir Kusturica avec Papa est en voyage d'affaires en 1985 et Underground en 1995) fermera quasiment la marche de la compétition samedi 26, les rangs se sont serrés autour de Cannes. Rang des copains d'abord, avec Quentin Tarantino de retour en lice pour un Death Proof qui concourt surtout pour la rigolade, avec les frères Coen qui transposent Cormac McCarthy, avec Kim Ki-duk qui a mitonné un drame digne de son chef-d'œuvre Locataires, ou avec James Gray qui clôt sa trilogie sur la mafia russe new-yorkaise après les formidables Little Odessa et The Yards.

Et aussi les bienvenus

Et puis, Cannes 2007, comme Cannes 2006, souhaite la bienvenue à un nombre inhabituel de nouvelles têtes. La moitié des cinéastes en concours ne l'ont jamais été. Et, de leur côté aussi, l'atmosphère sur le papier paraît plus glamour que l'instant attendu, quasi simultané à l'ouverture du festival, où Jacques Chirac remettra les clés du Palais de l'Elysée à Nicolas Sarkozy. Pas difficile de faire plus sincère et convivial, c'est vrai. Pourtant, ces novices de Cannes ne vont pas se contenter de fouler les marches du Palais des festivals. Ils convergent actuellement vers la France avec un sourire jusqu'aux oreilles mais ils n'ont pas choisi la facilité.

Il suffit de lire leurs synopsis ci-dessous. Les thématiques récurrentes affleurent déjà: vieillesse, solitude, perte et deuil. Bref, de la complexité, de la nuance, de l'humain à travers lesquels Cannes dessinera un instantané de l'état du monde. Même les people ont eu du mal à s'immiscer cette année: pour excuser les gaudrioles d'Ocean's 13 de Steven Soderbergh, unique superproduction à squatter les marches, le casting (George Clooney, Matt Damon, Al Pacino, Brad Pitt, etc.) a annoncé ne pas vouloir se contenter des paillettes. Plusieurs d'entre eux entendent en effet profiter de la vitrine cannoise pour sensibiliser le public à la guerre civile du Darfour, à ses 200000 morts et deux millions de déplacés. Il faudra au moins que la pasionaria Angelina Jolie, seule crédible dans ce type d'exercice, accompagne son Brad pour que cette opération, en smoking, robes et bijoux qui suffiraient à combler la dette de plusieurs pays africains, ne paraisse pas obscène. Parce que Cannes n'a pas l'intention de l'être cette année. Sexagénaire, oui. Vieille dame indigne, non.