Qui aurait prédit que, face aux flonflons de Wong Kar-wai (My Blueberry Nights) et aux afféteries de David Fincher (Zodiac), un petit film roumain sans moyens viendrait, d'entrée de jeu, donner une leçon de cinéma que la Croisette et le jury ne sont sans doute pas près d'oublier. 4 mois, 3 semaines et 2 jours vaut sa première compétition cannoise à un jeune cinéaste, repéré à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 2002 déjà avec Occident et qui signe aujourd'hui son troisième film: Cristian Mungiu, né en 1968, ancien étudiant de l'Université du film de Bucarest, ancien critique et patron de sa propre société de production, Mobra Films, depuis 2003.

Avec une économie de moyens qui ne transparaît jamais et un art des longs plans-séquences, sans coupe et caméra portée, absolument époustouflant, Mungiu revisite le passé de la Roumanie, un peu comme Florian Henckel von Donnersmarck avec La Vie des autres. A travers la journée éprouvante, et même pire que ça, d'une jeune femme, Ottila, qui aide sa colocataire à avorter alors que celle-ci est enceinte de plus de quatre mois (d'où le titre), le cinéaste dessine le quotidien des Roumains avant la chute de Ceausescu. L'avortement était alors interdit, mais aussi toute liberté. La réservation d'une chambre d'hôtel, la banalité du marché noir, la répression policière à chaque coin de rue, entre mille autres détails, forment la toile de fond de ce film extraordinaire. «Je me souviens très clairement, raconte le réalisateur, scénariste et producteur du film: j'avais 20 ans. Et l'avortement n'était pas un problème moral: le plus gros souci était plutôt que l'on pouvait se faire prendre. Il arrivait souvent que les femmes meurent au cours de l'opération, mais nous y pensions le moins possible. Nous étions si jeunes.»

Bonne nouvelle: 4 mois, 3 semaines et 2 jours sortira en Suisse puisque ses droits sont déjà en mains de Frénétic Films à Zurich. Plusieurs révélations, outre le talent de Cristian Mungiu, apparaîtront alors aux yeux du public. D'abord, Anamaria Marinca, l'interprète d'Ottila. Pour trouver cette grande sœur de la Rosetta des frères Dardenne qui court de décors en décors, Mungiu a auditionné toutes les actrices roumaines de 18 à 28 ans, sans succès, avant de sacrifier une partie de son budget pour faire venir de Londres, au risque qu'elle ne lui plaise pas, une comédienne roumaine exilée en Grande-Bretagne. Elle venait d'y remporter le Prix de la meilleure actrice, remis par la Royal Television Society Awards pour son premier rôle à l'écran, dans le téléfilm Sex Traffic de David Yates diffusé sur Arte à l'époque. Banco: Anamaria Marinca n'est pas seulement inoubliable dans 4 mois, 3 semaines et 2 jours, elle est également à l'affiche, aux côtés de Bruno Ganz, du grand retour de Francis Ford Coppola à la réalisation: Youth without Youth, qui devrait concourir à la prochaine Mostra de Venise.

L'autre découverte, pour le grand public, sera l'incroyable vitalité du cinéma roumain actuel. Et si 4 mois, 3 semaines et 2 jours en est la preuve la plus éclatante, elle n'en est pas la première: ces deux dernières années, des films comme La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu, 12h08 à l'Est de Bucarest de Corneliu Porumboiu, Le Papier sera bleu de Radu Muntean ou, seul à avoir été montré en Suisse malheureusement, Comment j'ai fêté la fin du monde de Catalin Mitulescu ont conquis les marchés et les festivals du monde entier.

Alors que les infrastructures et les budgets décourageraient un cinéaste suisse, alors que le parc de salles roumain est tombé de 250 à 70 en cinq ans, alors que la politique culturelle est hostile au septième art, la cinématographie roumaine, portée par une génération qui était adolescente au moment de la révolution de 1989 et qui a gardé les stigmates de l'oppression, explose à la face du monde. La Suisse pourrait en prendre de la graine, à l'image du Genevois Xavier Ruiz, qui avait eu fin nez, il y a deux ans, en coproduisant, avec Catalin Mitulescu, le premier long-métrage de la Suissesse d'origine roumaine Ruxandra Zenide Ryna. Sans doute une piste à creuser encore: la Roumanie a besoin de moyens et la Suisse d'une inspiration aussi fulgurante.