Après un chef-d'œuvre sombre intitulé Japon et repéré sur la Croisette par La Quinzaine des réalisateurs en 2002, Bataille dans le ciel, le deuxième film de Carlos Reygadas en compétition à Cannes en 2005, n'avait pas convaincu grand monde. Sinon le triangle d'or de la critique parisienne, toujours émoustillé par les séquences de sexe cérébral et de chair triste. Par bonheur, le cinéaste mexicain revient sur le tracé de Japon avec Stellet Licht (Lumière silencieuse en Plautdietsch, le dialecte germanique pratiqué par la communauté mennonite). Une vraie rupture, à l'image du parcours professionnel de Reygadas, pour le moins atypique: né en 1971 à Mexico, il a étudié le droit, s'est spécialisé dans les conflits armés et l'usage de la force, avant d'intégrer le ministère mexicain des Affaires étrangères, puis la Commission européenne, puis de se lancer, brusquement, dans le cinéma.

Après le racolage mystico-porno de Bataille dans le ciel, Stellet Licht offre l'une des histoires les plus bouleversantes présentées à Cannes cette année. Il y est question de Johan, père de six enfants, qui brûle de passion pour une autre femme que la sienne. Rien de plus banal au cinéma comme dans la vie. Sauf que, question cinéma, Stellet Licht dispose d'une double originalité: le contexte du récit et le style du film.

Le contexte, d'abord, ne facilite évidemment pas la vie de Johan: lui, comme les deux femmes de sa vie, appartiennent à une toute petite communauté installée au Mexique depuis les années 1920 et dont le style de vie rappelle celui des amish: les mennonites, cette dissidence protestante née en Suisse au XVIe siècle. Le style ensuite, de ce Sur la Route de Madison en milieu fermé, sidère absolument. Du premier plan (un lever de soleil sur un paysage époustouflant) au dernier (un coucher de soleil après un happy end qui tient du miracle), Carlos Reygadas se place dans un cinéma de patience et de beauté directement hérité de Carl Dreyer ou de Terrence Malick. Reygadas pose, surtout, une des questions les plus belles de la sélection: la paix, d'un ménage, d'une communauté ou d'un pays, doit-elle primer sur la force d'un amour?

Avec son magnifique film, Carlos Reygadas couronne une période faste pour le cinéma d'auteur mexicain. Les médias locaux parlent même de la «gloire» de leur cinématographie. Il est vrai que, parallèlement à cette seconde compétition cannoise offerte à Reygadas, trois stars mexicaines ont annoncé sur la Croisette, alors même qu'elles sont convoitées par Hollywood, leur association en vue de revitaliser la production dans leur pays. Il s'agit d'Alejandro Gonzalez Innaritu (l'auteur de Babel), Alfonso Cuaron (Les Fils de l'homme) et Guillermo del Toro (Le Labyrinthe de Pan).

Avec Reygadas et l'acteur Gael Garcia Bernal qui présente sa première réalisation à Cannes (Deficit), ils sont les héros d'une croisade pour la reconnaissance du cinéma mexicain à travers le monde. Sélectionnés et primés partout, ils génèrent une euphorie nationale que la Suisse peut envier, mais qui cache une réalité: hormis ceux de Reygadas, aucun de leurs derniers films ne sont mexicains. D'autre part, dans un contexte économique difficile, seule la moitié des 64 films produits en 2006 dans ce pays a connu une sortie nationale, les salles commerciales rechignant en effet à les projeter. D'où une fuite massive des cerveaux, direction Hollywood surtout, comme leurs milliers de compatriotes, de tous les corps de métier, qui sont prêts à mourir pour franchir le mur construit par George Bush sur les rives du Rio Grande.